Mesurer l’exemplarité de son entreprise

Arnaud Stopa Collaboration spéciale
Le Fonds soutient que ses investissements dans certaines entreprises au bilan environemental peu reconnu ont pour but de les inciter à changer leurs pratiques, comme il a été possible de le faire avec Royal Dutch Shell.
Photo: Mark Nash Archives Agence France-Presse Le Fonds soutient que ses investissements dans certaines entreprises au bilan environemental peu reconnu ont pour but de les inciter à changer leurs pratiques, comme il a été possible de le faire avec Royal Dutch Shell.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Pour s’assurer de faire de l’investissement responsable, le Fonds de solidarité de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) dispose d’un outil de bilan social.

« Ça fait 30 ans qu’on en fait, du bilan social, au Fonds. Et pour nous, c’est un élément essentiel, indique Pierre Blaising, directeur principal à la vigie et à l’orientation stratégique. On n’investit pas dans des entreprises qui n’ont pas des pratiques sociales acceptables. »

Dans ce bilan, l’investisseur évalue plusieurs critères sociaux portant sur les conditions de travail, tant quantitatifs — indices économiques — que qualitatifs — en réalisant des rencontres avec les différents acteurs de l’entreprise. « On évalue le respect des lois en matière de travail, le respect des conventions collectives, les lois en matière de langue de travail, mais également de santé et sécurité, énumère Alain Houle, directeur du service aux employeurs. Dans une entreprise qui a des pratiques antitravailleurs ou qui ne respecte pas la santé et la sécurité de ses employés, le Fonds n’investit pas. »

Le Fonds cite, par exemple, Wal-Mart et ses pratiques antisyndicales, mais aussi Total et Halliburton, deux multinationales oeuvrant dans le secteur pétrolier, et leurs manquements environnementaux, comme des industries exclues à cause de leur bilan social.

D’ailleurs, bien que cette évaluation ne comporte pas à l’heure actuelle de critères environnementaux, ces derniers sont à l’étude en vue de leur intégration. « On avait déjà depuis quelque temps une préoccupation de développement durable. […] Nous avons donc des comités qui se penchent sur le bilan social pour faire un outil plus large, englobant des éléments liés au développement durable grâce auxquels on pourrait aussi porter un diagnostic sur l’entreprise. Ce sont des données intéressantes pour l’entrepreneur. »

Outil rendu disponible

Le bilan social est un outil qui est mis à la disposition des chefs d’entreprises évaluées, ce qui permet à ces derniers de mesurer les forces et les faiblesses de leur compagnie. Et de pouvoir parfaire les choses. Sur le long terme, le Fonds estime que les conditions de travail s’améliorent. Preuve en est que, dans les années écoulées depuis la création du bilan, le Fonds ne s’est retiré que d’une société, parmi 2571 partenaires privés actuels, principalement au Québec.

Ces progrès sont rendus possibles en raison des nouvelles pratiques de management qui s’imposent, mais aussi de l’activité de l’investisseur au sein des conseils d’administration. « C’est certain que la présence du Fonds et du bilan donne à l’entrepreneur un outil pour mieux comprendre son entreprise et essayer de préserver la qualité des relations de travail », explique Pierre Blaising.

Virage vert

Pour permettre de négocier le virage du développement durable, l’institution syndicale s’est dotée d’un organigramme en conséquence. « On s’est structuré avec un comité de développement durable, composé de sous-comités qui planchent sur des thèmes spécifiques, décrit Pierre Blaising. Il y a un comité qui travaille sur l’investissement socialement responsable et un comité qui travaille sur le développement économique responsable. Ces comités essayent d’encourager nos entreprises partenaires à adopter de bonnes pratiques et tentent de promouvoir des activités de développement durable. »

À terme, c’est un choix gagnant, selon le directeur de la vigie. « Notre démarche est de sensibiliser les entrepreneurs aux avantages que peut présenter pour eux le développement durable, comme des occasions d’affaires. Car il ne faut pas se le cacher, il y en a ! »

Le Fonds propose alors des formations, en vue d’accompagner les entreprises sur le chemin écologique. « Nous ne formons pas que des travailleurs sur les bilans financiers de l’organisation, ce qui peut être, certes, très positif pour les employés, indique Alain Houle. Mais aussi, parfois, nous recevons des demandes d’entrepreneurs pour aller faire une formation pour les employés pour bien leur expliquer les bases du développement durable et ainsi faire évoluer l’organisation dans ce contexte. »

Sur les marchés boursiers

L’investissement privé représente 60 % du portefeuille du Fonds. Le reste est engagé de manière plus traditionnelle, sur les marchés boursiers, obligataires et monétaires. Parmi les compagnies dans lesquelles le Fonds investit peuvent se trouver des noms peu reconnus pour leurs bilans environnementaux ou sociaux, comme les industries pétrolières. Pierre Blaising défend ces placements en prônant le dialogue avec ces entreprises pour les inciter à devenir plus respectueuses, plutôt que d’opter pour le jeu de la chaise vide. « C’est un choix que nous avons fait en matière d’investissement que de n’exclure aucun secteur — sauf le tabac et l’armement. On souhaite modifier les pratiques de ces entreprises, comme nous avons pu le faire, à l’international, avec British Petroleum et Royal Dutch Shell et pour lesquels on a fait signer des copropositions d’actionnaire qui ont été acceptées à 99 % en assemblée d’actionnaire. »

En 2012, le Fonds s’est aussi associé à l’organisation à but non lucratif britanno-colombienne Share (Shareholder Association for Research and Education). Son rôle est de fournir des services d’accompagnement à des investisseurs institutionnels et d’analyser dans les entreprises cotées en bourse les enjeux écologiques, sociaux et de gouvernance (ESG). En lui déléguant ce travail, le Fonds permet de décupler son influence. Ainsi, Share l’a représenté auprès de 96 compagnies, sur toutes sortes de questions relatives à l’ESG ou aux changements climatiques.

Le Fonds de solidarité de la FTQ soutient majoritairement l’économie « réelle » québécoise. En 2015, le rendement de son REER était de 7,1 % sur 12 mois glissés pour un actif net de 11,24 milliards de dollars.