Quand le numérique devient social et solidaire

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
L’économie numérique, dominée par des géants tels que Uber, est encore peu investie par des entreprises d’économie sociale et solidaire, déplore Thierry Jeantet.
Photo: Eric Risberg La Presse canadienne L’économie numérique, dominée par des géants tels que Uber, est encore peu investie par des entreprises d’économie sociale et solidaire, déplore Thierry Jeantet.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’univers numérique serait-il un terreau propice pour l’économie sociale et solidaire ? Certaines coopératives le croient et tentent de combiner les nouvelles technologies avec une économie véritablement basée sur le partage.

L’économie sociale et solidaire (ESS) est « trop peu présente » dans l’économie numérique, a déclaré Thierry Jeantet, président des Rencontres du Mont-Blanc, lors d’un symposium sur l’économie sociale et la finance solidaire qui se tenait à l’Université du Québec à Montréal le 4 février dernier.

« L’économie numérique est forcément un terrain favorable à la participation, à la collaboration et à la coconstruction. Je regrette effectivement que, dans les organisations qui façonnent les échanges sur Internet, l’économie sociale et solidaire soit aussi peu présente », a ensuite précisé celui qui est à la tête du Forum international des dirigeants de l’ESS, en entrevue avec Le Devoir. « Il y a bien sûr toute sorte d’associations informelles qui se constituent, mais je pense que l’économie sociale et solidaire devrait réfléchir à l’évolution de la Toile et de ses échanges, de façon à rendre ces derniers plus citoyens et moins phagocytés par le système commercial traditionnel. »

Qu’en est-il au Québec ? Plusieurs entreprises de l’ESS ont créé ou développé des sites transactionnels adaptés à leur mission. Par exemple, la coopérative La Mauve, regroupant une quarantaine de fermiers et de maraîchers de la région de Chaudière-Appalaches, a inauguré en 2014 un site permettant aux clients de commander leur panier d’aliments et d’en déterminer la composition en ligne. Le Chantier de l’économie sociale, pour sa part, a lancé en 2013 Commerce solidaire, un site transactionnel de regroupement d’achats pour 350 entreprises d’économie sociale. Les transactions effectuées à l’aide de cette plateforme totalisent maintenant plus de trois millions de dollars par année.

Île sans fil

Mais dans le développement et le déploiement des technologies elles-mêmes, les entreprises d’économie sociale répondent-elles présentes ? « C’est vrai qu’il manque de joueurs de l’économie sociale, juge André Boisvert, directeur général de l’organisme à but non lucratif Île sans fil, qui a pour mission de fournir un accès Internet sans fil, public et gratuit à Montréal. C’est surtout parce que c’est un segment de marché compétitif et les entreprises privées se demandent ce qu’on fait là. » Dans les prochains mois, un changement de modèle financier va être opéré : en parallèle à Île sans fil, une coopérative de solidarité sera créée afin de permettre une meilleure capitalisation et la création d’une réserve dans le but d’étendre et d’améliorer le service. « Ça prend des entreprises solidaires dans des champs d’activité qui sont rentables, dit M. Boisvert. On est des entrepreneurs comme les autres. C’est notre finalité qui est différente. »

« Il y en a quelques-unes, mais il peut y en avoir plus », approuve Simon Emmanuel Roux, membre travailleur de la coopérative Territoires, dont la mission est de créer des outils numériques contribuant au développement culturel et social des territoires. Cette coopérative est notamment derrière le Mur Mitoyen, une sorte de babillard en ligne regroupant et structurant en un calendrier les événements culturels et citoyens prévus à Montréal et à Québec. M. Roux identifie néanmoins des freins : « Les leviers financiers ne sont pas toujours évidents par rapport à l’imaginaire de la start-up.Dans le milieu technologique, il y a une compétition forte. Et la rapidité d’exécution compte pour beaucoup. Aussi, les entrepreneurs dans le milieu des technologies ne sont pas nécessairement sensibilisés au fait qu’il y a la possibilité de créer une entreprise d’économie sociale. »

Son groupe a d’abord fondé l’organisme sans but lucratif Espace Temps en 2009, avant de lancer la coopérative en 2013 pour mieux financer leurs ambitions. « On essaie d’être un projet phare, de démontrer qu’à travers une coop, on peut développer un outil numérique de calibre mondial, au même titre qu’une start-up, souligne M. Roux. On ne voulait pas tourner le projet en entreprise privée, parce qu’on croit aux grands principes de l’économie sociale et on veut que le produit reste collectivisé. »

Il a participé en novembre dernier à la conférence Platform Cooperativism, qui se déroulait à New York. Parmi les modèles inspirants qu’il a découverts là-bas, il souligne le succès de la coopérative Stocksy, basé en Colombie-Britannique, qui a déployé un service en ligne de photographies libres de droits et qui rétribue les photographes membres de manière équitable autour d’une gouvernance démocratique. M. Roux rencontre aussi d’autres entrepreneurs au sein du Regroupement Techno Social. « C’est un regroupement informel pour l’instant, mais on vise à le formaliser, dit-il. On essaie de voir comment on peut créer des conditions gagnantes pour qu’il y ait plus d’entreprises numériques dans l’économie sociale. »

Code 3

La coopérative de solidarité Code 3, quant à elle, développe des logiciels libres, qui peuvent être utilisés, diffusés, dupliqués et modifiés, et dont la philosophie cadre avec les valeurs de l’économie solidaire. Cette approche propose une solution de rechange souvent plus flexible et moins coûteuse que l’achat d’une solution informatique préconçue ou l’élaboration sur mesure d’un logiciel à usage unique. Elle permet une division des frais et procure aux utilisateurs le contrôle du logiciel.

La coopérative joue le rôle d’un département des technologies de l’information pour des organisations qui, seules, ne pourraient pas payer le salaire de gestionnaires de projets, de designers, de programmeurs et d’analystes. Code 3 a donc des membres travailleurs, mais aussi des membres utilisateurs et des membres de soutien, qui mutualisent les coûts associés au développement d’un logiciel, à la mise en place d’un support informatique et à la gestion des infrastructures technologiques des serveurs. « C’est le partage, mais pas dans le but de faire un profit. C’est le partage des risques et des coûts du développement informatique », résume François-Xavier Guillemette, cofondateur de Code 3.

Un logiciel libre, Code 3 en a conçu un pour le système de gestion des membres de l’Ordre des architectes du Québec. « Le but, c’était de permettre à d’autres ordres professionnels de récupérer une copie du code source et de l’adapter à leurs besoins, explique M. Guillemette. Je ne vends pas la licence ni le logiciel. Le but, c’est de programmer et de continuer à nous améliorer dans notre domaine, mais en travaillant le plus possible. » C’est sur le même principe que Code 3 a développé le système des réclamations du Fonds d’assurance responsabilité professionnelle du Barreau du Québec. « On a monté un logiciel seulement pour eux. C’est un petit milieu, les fonds d’assurance. Et comme les autres avaient le même besoin, ils se sont partagé le logiciel. On n’a pas fait d’argent sur la vente du logiciel, mais on est allé faire l’adaptation chez les différents clients. » M. Guillemette croit de plus que le système coopératif évite aux clients de voir la firme informatique avec laquelle ils font affaire se faire acheter par une entreprise qui n’a plus les mêmes priorités.