Un engrenage infernal de risques

Quelque 80 % des destructions survenues sur terre en 2014 étaient le fait de la nature.
Photo: Martin Bernetti Agence France-Presse Quelque 80 % des destructions survenues sur terre en 2014 étaient le fait de la nature.

N’en déplaise à Voltaire et à Rousseau, c’est un tsunami, et non un tremblement de terre qui a dévasté Lisbonne le 1er novembre 1755. Et c’est une pluie de météorites, comme il en survient tous les 65  millions d’années, qui est à l’origine de la disparition des dinosaures. Cette échéance calendaire se rapprochant, la SCOR a émis quatre obligations pour couvrir ce risque, qui affecterait principalement les États-Unis et le Canada. Cela a l’air d’un canular, mais ce n’en est pas un.

Quelque 80 % des destructions survenues sur terre en 2014 étaient le fait de la nature : tsunamis, éruptions volcaniques, sécheresses, phénomènes microclimatiques, sans compter les passages de comète ou les tempêtes solaires. La cinquième société mondiale de réassurance s’y intéresse très logiquement. C’est son job.

« Tous les risques sont en expansion et en interconnexion », a souligné le p.-d.g. du groupe, Denis Kessler, en ouverture, le 26  janvier, du colloque annuel de l’assureur-crédit Coface. Le réassureur a évoqué successivement « les faits de Dieu » [les risques de la nature], « les faits de l’homme » [tout progrès technologique crée des risques], les nombreuses interactions entre les uns et les autres, et ce qu’il a appelé « les faits du diable », ou destructions volontaires. La SCOR, qui assurait 10 % du World Trade Center, est très sensibilisée à la possible survenue d’une ère d’hyperterrorisme, marquée par l’utilisation d’armes de destruction massive.

Crise financière permanente

Dans ce monde qui connaît « une situation d’entropie — de désordre — généralisée », les risques financiers prolifèrent. C’est ce que nous racontent Patrick Artus et Marie-Paule Virard, dans La Folie des banques centrales (Fayard), dont le sous-titre, Pourquoi la prochaine crise sera pire, est lourd de menaces.

Les auteurs y dissèquent les raisons pour lesquelles le maintien de politiques monétaires non conventionnelles et l’injection massive de liquidités, nécessaire en 2009 pour sauver la planète finance, mais pas après, nous installent dans « une crise financière permanente ».

Dans un contexte de « volatilité extrême » où, à la moindre alerte, « les milliards se déplacent sans crier gare », au grand dam, notamment, des dirigeants chinois, c’est moins le niveau des taux, proches de zéro, que la disparition des primes de risque qui pose problème. « Quand tous les investisseurs achètent des actifs financiers risqués sans les primes associées, quelle que soit l’évolution de l’économie, c’est comme s’ils couraient directement, et collectivement, vers la falaise », analysent l’économiste en chef de Natixis et la journaliste économique. « Le risque de crise financière ne cesse de grandir : comme les primes de risque ne couvrent plus le risque réel, le moindre choc économique ou géopolitique est de nature à faire subir aux investisseurs des pertes considérables, reproduisant ainsi l’épisode 2008-2009, après l’écrasement des primes de risque de la période 2002-2007. »

Les taux restent donc bas aux États-Unis, malgré une modeste et première remontée à la mi-décembre 2015. La poursuite du Quantitative Easing [QE, assouplissement quantitatif, en français] au Japon et dans la zone euro va entraîner une nouvelle augmentation de la liquidité, c’est-à-dire de la monnaie créée par les banques centrales, dont la croissance est plus rapide que celle du PIB. Conséquence de ces politiques, la base monétaire mondiale tourne désormais « autour de 20 000 milliards de dollars ».

Il est de plus en plus difficile de sortir des taux d’intérêt faibles, qui poussent au « poison mortel de l’endettement sans inflation », et de l’inondation de liquidités. « Les banquiers centraux n’osent plus bouger une oreille, même s’ils prennent le risque non seulement de nourrir l’instabilité financière, mais aussi et surtout de se trouver fort dépourvus au retour d’une récession. »

Pour sortir de cet engrenage infernal, les auteurs proposent de faire de la stabilité financière un objectif à part entière de la politique monétaire, et d’élargir le mandat des banques centrales à la stabilité macroprudentielle. Ils suggèrent de diversifier les instruments à leur disposition, à l’image, par exemple, du système de réserves obligatoires détenues par les banques commerciales chinoises auprès de la Banque populaire de Chine (PBoC), qui portent sur les crédits et qui sont modulées selon les secteurs. C’est un instrument dont se sert la PBoC pour soutenir ou pour ralentir la croissance. Invitées à coopérer davantage avec les autorités de supervision, les banques centrales devraient par ailleurs renoncer à utiliser des politiques monétaires expansionnistes quand le problème de l’économie, comme aujourd’hui, n’a rien à voir avec la monnaie. Reste à les en convaincre : ce n’est pas le plus facile !