Vers un Québec sans argent liquide?

Et si les billets rejoignaient les sous noirs au rang des parias?
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Et si les billets rejoignaient les sous noirs au rang des parias?

La plus importante banque au Québec veut éliminer l’argent liquide. Dans un appel à l’action passé inaperçu en novembre dernier, la Banque Nationale (BN) a incité le gouvernement du Québec à imiter des pays comme la Suède ou le Danemark en accélérant le virage vers la monnaie exclusivement électronique.

En novembre dernier, les principales banques du Québec ont été convoquées par la Commission des finances publiques pour répondre aux questions des élus au sujet des paradis fiscaux. Les quelque cinq heures d’échanges sur cette délicate question n’ont pas permis d’en apprendre beaucoup sur les pratiques d’évitement fiscal, mais à leur tour au micro, les représentants de la Banque Nationale y sont allés d’une suggestion inattendue.

« Nous estimons judicieux de soumettre à votre considération une idée importante, a expliqué aux parlementaires le vice-président aux affaires publiques de la BN, Claude Breton. Il s’agit d’assurer une meilleure traçabilité des transactions, de lutter contre l’évasion fiscale et de réduire les coûts de transaction des acteurs économiques en éliminant l’argent dans sa forme physique, le papier-monnaie. »

« Nous estimons que la réflexion en cours sur le phénomène des paradis fiscaux ne saurait être complète sans s’interroger sur des moyens supplémentaires de réduire l’évasion fiscale, a-t-il poursuivi. Le retrait du papier-monnaie fait partie, à notre avis, des pistes de solution à évaluer et à propos desquelles le Québec peut exercer un leadership certain. »

La Banque Nationale est ainsi devenue la première institution financière canadienne à prendre position publiquement en faveur de la mort de l’argent sonnant. M. Breton sait que les billets de banque ne disparaîtront pas du jour au lendemain, mais il croit fermement que le Québec est un « terreau fertile » pour ce genre d’idée « novatrice », qui fait déjà son chemin à travers la planète.

Les avantages d’une telle révolution sont considérables, à la fois pour les banques, les gouvernements et les commerçants, concluait un rapport de la firme McKinsey publié en 2013. Dans un monde sans billets ni monnaie, nul besoin de produire, de récolter ou de conserver de l’argent. Le paiement électronique fait diminuer les coûts de transaction et permet aux autorités de consacrer à d’autres fins les sommes investies pour freiner la contrefaçon, soulignait-on.

McKinsey a calculé qu’entre 2007 et 2011, les « coûts de l’argent » représentaient 0,47 % du PIB des États-Unis, soit une facture de 490 $US par ménage.

Des précédents

En lançant le débat sur le futur de nos transactions, la Banque Nationale espère que le Québec empruntera la voie tracée récemment par deux pays scandinaves. Il y a d’abord la Suède, le pays qui se rapproche le plus d’une économie sans argent liquide. Les Suédois utilisent beaucoup moins de billets de banque et se tournent de plus en plus vers le paiement électronique pour régler leur facture au restaurant, mais également pour prendre l’autobus ou acheter leur journal au coin de la rue.

Au Danemark, le gouvernement a pour sa part annoncé l’an dernier son intention de permettre aux stations-service, aux restaurants et aux boutiques de vêtements de refuser les paiements en argent sonnant.

Ces changements font miroiter une réduction des vols de banque et une importante diminution du commerce au noir, mais certaines voix s’élèvent pour dénoncer une transformation réalisée au profit des banques, qui peuvent imposer des frais sur les transactions effectuées par carte.

« L’avantage [pour les banques] est là, concède Claude Breton, de la Banque Nationale, en entrevue au Devoir. Mais il est relativement marginal parce que le passage au paiement électronique est déjà en train de se faire. »

Sur ce dernier point, le sondage mené l’an dernier au Canada par la firme de gestion de transactions Moneris lui donne raison. Plus de 75 % des personnes interrogées disaient préférer payer avec une carte de crédit ou de débit et 65 % des répondants affirmaient ne pratiquement plus rien acheter avec de l’argent sonnant.

Le plus récent bilan effectué par l’Association canadienne des paiements révèle par ailleurs qu’en 2014, 35 % des paiements au Canada ont été effectués avec des billets ou de la monnaie, ce qui surpasse les cartes de débit (24 %) et de crédit (21 %). La proportion de paiements en argent a cependant chuté de 16 % par rapport à 2011, comparativement à une hausse de 18 % pour les cartes de débit et de 26 % pour les cartes de crédit.

Si le souhait de la Banque Nationale se réalise, il ne fera cependant pas l’affaire de tous. La présidente de l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées, Judith Gagnon, y voit une « menace » pour les aînés et les personnes vulnérables.

« Même avec l’argent papier, des personnes âgées sont dépendantes de leurs enfants ou des étrangers pour faire des transactions. Si c’est seulement électronique, certains vont s’adapter, mais ce sera très difficile. On va en échapper », affirme-t-elle.

Mme Gagnon craint notamment une multiplication des cas d’abus financiers envers des personnes âgées larguées par un nouveau système qu’elles ne maîtrisent pas.

« On ne peut pas empêcher la société d’évoluer, mais certains vont écoper », dit-elle.

« On aura besoin d’un débat public, admet Claude Breton. La solution sera sans doute d’effectuer une transition par étapes. »

20 commentaires
  • David Létourneau - Inscrit 6 février 2016 03 h 43

    La sonde et l'insinuation

    Quel est ce charabia?... Il y a tellement d'approximations, de sous-entendus arbitraires et de faux-fuyants dans cet article que je me demande bien où veut exactement en venir l'auteur. Premièrement, depuis quand la monnaie papier encourage l'évasion fiscale? Vous croyez que les entreprises canadiennes envoient des cargaisons de billets de banque canadiens aux îles Caïmans, au Luxembourg ou en Suisse?... Voyons, ce n'est pas sérieux. Quelle est cette couleuvre que tente de nous faire avaler ces soit-disants porte-paroles de la BN?... Les principaux orchestrateurs d'évasions fiscales sont (roulement de tambour) les banques elles-mêmes (coup de cymbale)! Des fois je me demande bien où ces gentilshommes trouvent pareille énergie pour accoucher de tant de courants d’air.

    • Robert Dufresne - Inscrit 6 février 2016 09 h 51

      L'évasion fiscale mentionné c'est le travail au noir, les travaux qui se paient cash. Avez-vous déjà remarqué des gens qui paient comptant des commandes de 300$ à l'épicerie ? C'est très râre que ces personnes vont faire un retrait au guichet avant d'aller chez IGA. D'ailleurs en France (et probablement dans toute l'Europe) il sera interdit de faire des achats comptant qui coûtent plus de 1000 euros.

    • Marc Davignon - Abonné 6 février 2016 12 h 06

      Non! Non!
      L'évasion fiscale mentionnée dans cet article n'est pas le travail au noir. Vous faites de l'interprétation selon votre désir que le numérique est merveilleux et sans faille.

      Mais au fait, comment allez-vous pouvoir «donner» de la monnaie à un pauvre sans abris sur le coin de la rue?

      Alors, voici une autre interprétation possible des motivations qui poussent les banques qui désirent la fin du papier : l'argent ne quittera plus jamais les banques.

      Savez-vous ce que les banques fonts avec les paiements fait avec les «cartes de débit» ? Ils font de l'argent sur les marchés à très court terme. En effet, l'argent qui est retiré de votre compte (avec un frais pour vous) n'est pas déposé «immédiatement» dans l'autre compte. Le contrat stipule que les transactions se feront dans les 72 heures! Hum! Vive la rapidité de l'informatique. Vérification? Ha! Ha!

      Ça, c'est pour une transaction pour un achat, à la pièce. Imaginez ce qu'ils pourront faire avec le retrait de 200$ dollars que vous ferez et que vous dépenserez lentement dans les 10 à 15 jours suivants?

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 février 2016 13 h 44

      Robert Dufresne a écrit : "L'évasion fiscale mentionné c'est le travail au noir, les travaux qui se paient cash."

      Quand 1% de la population mondiale possède autant de richesse que le 99% restant, il y a peu à gagner à s'attaquer à la fraude du travailleur au noir.

      Entendons-nous bien, je ne veux pas faire l'apologie de la fraude du pauvre ou du petit travailleur. Mais à presser le citron du pauvre, on n'obtiendra jamais autant de jus que de presser le pamplemousse du riche. Donc ce à quoi on doit s'attaquer, c'est aux privilégiés qui refusent de payer leur juste part.

      Or M. Létournau a raison; les évasions fiscales se font déjà par transfert élecronique. Personne ne prend l'avion pour la Suisse, les valises pleines de billets de banque.

      Ce que souhaite la Banque Nationale, c'est de prendre sa "cut" sur chaque transaction, ce qu'elle ne peut pas faire avec de l'argent comptant.

  • Jacques Morissette - Abonné 6 février 2016 08 h 38

    Historiquement parlant, en bout de ligne, c'est presque toujours le spectateur qui paie la facture.

    Faut croire que certains aiment ça contrôler les autres. En plus, ils semblent dire que ce serait un moyen d'empêcher le phénomène des paradis fiscaux. Je suis mort de rire de penser que les gens seraient naïfs au point de penser que ça réglerait ce problème. Suis sûr que cette proposition n'est pas sans démontrer que ceux qui la font savent très bien que ce n'est pas tout le monde, à la base, qui pourraient utiliser l'argent électronique à bon escient, que ceci favoriserait les frais bancaires; les acteurs paieraient fort probablement moins, sinon pas du tout, tandis que les spectateurs verraient leurs frais bancaires à la hausse.

  • Josée Duplessis - Abonnée 6 février 2016 09 h 02

    « Même avec l’argent papier, des personnes âgées sont dépendantes de leurs enfants ou des étrangers pour faire des transactions. Si c’est seulement électronique, certains vont s’adapter, mais ce sera très difficile. On va en échapper », affirme-t-elle.
    Ce serait de brimer certains droits aux plus vulnérables encore une fois et pour de l'argent encore une fois.
    Dans quelle société vivons-nous?

  • Marc Leclair - Inscrit 6 février 2016 09 h 04

    Les banques cherchent surtout à contrôler l'accès à l'argent et à se graisser la patte en imposant des frais à chaque transaction. Ce point à lui seul vient déboulonner ce système.

    Qui en souffrira évidemment? Les moins nantis, les sans-abris, les personnes à mobilité réduite et du troisième âge, les petits commerçants etc...

    Et advenant l'élection d'un gouvernement totalitaire, vous imaginez un peu la catastrophe si l'accès à l'argent (donc à la nourriture) était essentiellement administré par les banques?

    Et de l'évasion fiscale, il y en aura toujours d'une manière comme d'une autre. Les criminels trouveront bien d'autres moyens pour détourner des sommes électroniquement dans leurs comptes.... sans frais.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 6 février 2016 09 h 14

    Dans les intérêts de qui?

    Parfaitement d'accord avec monsieur David Létourneau, qui a commenté cet article avant moi. Je me questionne à savoir l'opinion qu'ils ont sur le quotien intellectuel de la population: affirmer que l'argent des paradis fiscaux se fait avec de l'argent sonnant. Tant qu'à cela, pourquoi ne suggère-t-il pas à Justin Trudeau d'augmenter le nombre de douaniers pour vérifier les cargaisons de la Brinks qui traversent les frontières, il me semble que l'identification de ces cargaisons est tellement facile en terme de traçabilité... Non mais c'est quoi son problème? Il nous prends vraiment pour des valises (d'argent). De plus, parlons du problème de l'endettement des ménages, certains gèrent leurs finances convenablement soit via le fait d'utiliser de l'argent sonnant, parce que le comportement d'utiliser une carte fait qu'ils dépensent davantage, et l'inverse est aussi vrai. Pouvons-nous garder cette liberté!!!? ... Abordons maintenant les personnes âgées malades, à leur domicile, ou encore celles qui ont des problèmes de mémoire et qui vivent seuls. Si la banque veut imposer cette politique à ses clients, qu'elle assume, mais qu'elle ne tente pas de convaincre le gouvernement du Québec. Vu que c'est une banque, elle est de juridiction légale fédérale, alors pourquoi ne pas essayer son projet pilote dans une des 9 autres provinces? Au-delà de tout cela, il y a l'intérêt personnel de monsieur Breton. Depuis quand les banques veulent faire un débat public et faire pression sur un gouvernement pour les contribuables... M. Breton a besoin d'un rappel sur l'éthique reliée à son poste.