«Ce n’est jamais simple en Europe»

Le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, Pierre Moscovici
Photo: Tobias Schwarz Agence France-Presse Le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, Pierre Moscovici

Aux prises avec une pluie de problèmes qui s’abattent sur lui, le projet d’intégration européenne « a mauvaise mine » ces temps-ci, admet le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, Pierre Moscovici. Mais ne vous en faites pas trop pour lui. Il repose aussi sur des bases solides et l’attachement de la population à ses réalisations. « Il va se rétablir. »

L’ancien ministre français de l’Économie et des Finances du début de la présidence de François Hollande n’essaie pas de minimiser le nombre ni l’ampleur des difficultés rencontrées récemment. « L’Europe a dû faire face à une série de crises tout à fait inédites », a-t-il observé jeudi depuis son bureau de Bruxelles lors d’un entretien téléphonique au Devoir. On pense évidemment aux problèmes financiers de la Grèce et de leur impact sur la monnaie commune européenne. On pense aussi aux centaines de milliers de réfugiés débarqués de Syrie et d’ailleurs en quelques mois. Il faudrait citer également l’escalade du danger terroriste, les menaces du Royaume-Uni de se séparer de l’Union européenne (Brexit), l’urgence grandissante du virage vers une économie verte et un climat socio-économique morose propice à l’ascension des courants populistes.

« Si je vous parlais de l’Europe comme on le ferait d’un ami, je vous dirais qu’il a mauvaise mine. Mais j’ajouterais tout de suite qu’il bénéficie aussi d’une bonne santé fondamentale et qu’il va se rétablir. »

Au-delà des frontières nationales

Pierre Moscovici assure que malgré leur mauvaise humeur, les Européens n’ont pas oublié tout ce que leurs institutions communes leur ont apporté, à commencer par la paix, après deux terribles guerres mondiales, mais aussi un puissant outil de développement économique et un formidable vecteur de démocratie, notamment dans les anciens pays européens du bloc soviétique. « Il est vrai que l’on assiste à une inquiétante montée du populisme dans plusieurs pays, mais même ses sympathisants reconnaissent que les causes de nos principaux problèmes sont de nature européenne, sinon mondiale. »

Le politicien socialiste relativise les choses en citant l’exemple de son pays, la France, où l’on s’est beaucoup inquiété des excellents résultats remportés par le Front national au premier tour des élections régionales en décembre. « Vous remarquez que les électeurs se sont regroupés ensuite pour lui tourner le dos et qu’il n’a pas remporté une seule région au deuxième tour. » Pierre Moscovici attribue entre autres ce résultat au fait que les Français soient « très attachés » à la monnaie unique.

Le commissaire européen a également bon espoir de voir l’Europe et le Royaume-Uni trouver les compromis nécessaires pour éviter la sortie complète des Britanniques de la famille européenne. « Le Grexit a été évité. Le Brexit le sera. J’en suis persuadé », a-t-il déclaré dans Le Figaro cette semaine après le dévoilement d’une proposition d’entente appuyée par Bruxelles et Londres.

Pierre Moscovici ne croit pas non plus que la réapparition de barrières aux frontières de nombreux pays européens dans l’espoir de contrôler, sinon d’endiguer le flot des réfugiés porte un coup fatal à l’une des grandes réussites du projet européen, c’est-à-dire la libre circulation des personnes à l’intérieur des frontières de l’Europe telle qu’instituée par la convention de Schengen. « Schengen n’est pas mort. Ses règles permettaient de telles mesures temporaires. Et puis, Schengen ne peut pas mourir. C’est une valeur centrale de l’Union européenne et cela aurait trop de conséquences négatives en matière d’économie, de commerce ou encore de tourisme. »

Le temps européen

La terrible crise grecque a forcé les Européens à l’introspection. On s’est ainsi promis cet été d’entreprendre en 2016 un renforcement de la gouvernance de la monnaie unique par une plus grande convergence des politiques budgétaires, économiques et sociales des pays. La volonté de réforme semble aujourd’hui s’être considérablement atténuée, peut-être parce que certains pensent déjà aux élections à venir en France et en Allemagne en 2017. « Il est vrai que l’on n’arrivera probablement pas à prendre de décision avant la fin de 2017, mais c’est le moment parfait pour débattre de ces questions. »

Le commissaire européen en profite pour rappeler une grande vérité de l’Union européenne. « Ce n’est jamais simple en Europe. L’Union européenne n’est pas une fédération, comme le Canada, mais l’union de 28 pays souverains où les décisions doivent se prendre à l’unanimité. Le temps de l’Europe est par conséquent un temps long, alors qu’on doit constamment réagir vite à des problèmes qui commanderaient des réponses immédiates. Il faut, de plus, respecter le temps démocratique. »

Une meilleure Europe

Cela n’empêche pas l’Europe d’agir lorsqu’il le faut et même d’être aux avant-postes sur certaines questions, estime le Français. C’est le cas par exemple des pratiques d’évitement fiscal des multinationales contre lesquelles Pierre Moscovici a présenté la semaine dernière un ensemble de nouvelles mesures de lutte. Largement inspiré des propositions développées par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et appuyé par le G20, cet ensemble de mesures forcerait d’une part les compagnies à déclarer aux gouvernements l’endroit où elles produisent, engrangent leurs revenus, réalisent leurs profits et payent (ou non) leurs impôts. On voudrait d’autre part interdire toute une série d’artifices financiers qui leur permettent actuellement de ruser avec l’impôt.

Des observateurs ont dit douter que ce second volet du projet de Pierre Moscovici ait beaucoup de succès auprès des pays qui profitent de la situation actuelle, comme l’Irlande, le Luxembourg et les Pays-Bas, mais le commissaire européen ne se laisse pas ébranler. « Je crois au contraire que le projet passera pour l’essentiel. […] Le niveau d’exaspération de la population est tellement élevé. »

Cet exemple montre bien que l’Union européenne continue malgré tout d’avancer en dépit des difficultés, conclut-il. « Tous les peuples connaissent des crises. Il s’agit maintenant d’en sortir plus fort. Cela ne veut pas nécessairement dire avoir plus d’Europe, mais une meilleure Europe. »

2 commentaires
  • Emmanuel Lyng-Sabatier - Inscrit 6 février 2016 08 h 55

    Fin de l'Union européenne

    Avec tous les pays latins au bord de la faillite avec leurs dettes pharoniques, et les pays germaniques qui regorgent de richessent, l'Europe va clairement se scinder en plusieurs ensembles. Les pauvres (les latins), les riches (pays germaniques) et les slaves plus récemment arrivés et qui esaient de s'accrocher à la locomotive allemande.

    Pour les pays latins, leur salut passent par une communauté méditerranéenne avec des pays qui ont des modes de vie et une culture comparable à la leur. Entre les cultures latines et germaniques, il existe un grand fossé d'incompréhension.

    • Bernard Terreault - Abonné 6 février 2016 11 h 38

      Ce n'est pas exactement ma lecture des évènements. La communauté européenne allait bien à six (Allemage de l'ouest, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas) avant son élargissement. Mais la plupart des nouveaux venus (Grande-Bretage, pays de l'Est) ont refusé de jouer le jeu, ne voulant que les avantages sans les contraintes.