Difficile de dire non

Robert Chevrier, président du conseil d'administration de Rona, en compagnie de Richard Maltsbarger, président de Lowe’s International
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Robert Chevrier, président du conseil d'administration de Rona, en compagnie de Richard Maltsbarger, président de Lowe’s International

Rona a finalement succombé à la cour insistante que lui faisait Lowe’s depuis presque quatre ans. L’offre d’achat de 3,2 milliards en espèces du géant américain est tout simplement trop « alléchante » pour être refusée, a expliqué le conseil d’administration du quincaillier québécois.

Rendue publique mercredi matin, l’offre d’achat amicale s’élève à 24 $CAN par action, soit plus du double (104 %) de sa valeur à fermeture des marchés la veille et 38 % de mieux que son sommet (17,38 $) des 52 dernières semaines. C’est aussi près du double que ce que l’Américain avait proposé en 2012 (14,50 $) dans une offre non sollicitée et rapidement rejetée par le conseil d’administration de Rona, ses magasins affiliés, ses fournisseurs, et presque tout le monde au Québec. Beaucoup mieux reçu cette fois-ci, le projet ferait de Lowe’s la plus importante chaîne de rénovation résidentielle au Canada s’il est accepté par les actionnaires, les autorités sur la concurrence et les gouvernements.

« Rona n’a jamais été à vendre »,a assuré en conférence de presse le président de son conseil d’administration, Robert Chevrier. La compagnie poursuivait depuis 2012 la consolidation de ses activités et se préparait à la concurrence grandissante de Lowe’s au Canada. Mais la compagnie américaine revenait cogner à la porte de son concurrent québécois tous les six mois et a fini par présenter au cours de l’automne une offre qu’il ne pouvait plus ignorer. « À un moment donné, votre maison n’est peut-être pas à vendre, mais si on vous en offre un prix vraiment alléchant par rapport à ce que le marché reconnaît comme valeur, vous n’avez pas le choix de vous pencher sur la possibilité de faire croître la valeur de vos actionnaires », a-t-il expliqué. Rona pourrait continuer de se débrouiller seule, a-t-il dit, mais ses chances seraient minces de parvenir à faire autant croître la valeur de l’action dans un avenir prévisible.

Lowe’s s’engage entre autres à faire du quartier général de Rona à Boucherville le siège social de ses activités au Canada. Il promet aussi de maintenir les multiples bannières de Rona, de poursuivre sa stratégie d’approvisionnement locale et de garder à son service « la vaste majorité » des employés de Rona, qui en compte quelque 17 000 dans ses 236 grandes surfaces et autres magasins de proximité corporatifs ainsi que plus de 5000 autres dans quelque 260 marchands affiliés indépendants.

Pour toute garantie du respect de ses promesses, le président de Lowe’s au Canada, Richard Prud’homme, a fait valoir que sa compagnie veut acheter Rona pour s’implanter plus solidement au Canada et y croître, et qu’il a, par conséquent, tout intérêt à s’appuyer sur le réseau et l’expertise de la compagnie québécoise fondée en 1939. Pour les actuels fournisseurs de Rona, l’acquisition de Lowe’s leur donnerait accès à un bien plus vaste réseau de distribution, a fait miroiter M. Prud’homme. Moins d’une vingtaine de magasins, pour la plupart assez petits et tous hors Québec, seront peut-être jugés redondants.

Au Canada depuis 2007 avec 42 magasins et 6300 employés, Lowe’s n’a pas encore pris pied au Québec, où Rona enregistre la moitié de son chiffre d’affaires de 4 milliards. La compagnie de Mooresville, en Caroline du Nord, n’en est pas moins un poids lourd du secteur en Amérique du Nord avec ses 56 milliards de ventes, 1850 magasins et 265 000 employés, particulièrement aux États-Unis, où elle occupe le deuxième rang derrière Home Depot. En s’alliant avec Rona, Lowe’s pense pouvoir rapidement générer au Canada 1 milliard de revenu supplémentaire en étendant notamment aux magasins Rona son expertise en matière de vente d’électroménagers et de commerce électronique.

Appui de la Caisse de dépôt

Rona et Lowe’s ne semblent pas douter que leur projet d’union recevra l’aval des agences gouvernementales de contrôle de la concurrence et de l’investissement étranger. L’assemblée spéciale des actionnaires de Rona devrait se tenir au plus tard au début du mois d’avril, et le tout devrait être achevé d’ici 3 à 4 mois, estime-t-on. Plus importante actionnaire de Rona avec 17 % des actions, la Caisse de dépôt et placement du Québec a annoncé son intention d’accepter l’offre de Lowe’s en raison notamment du prix offert et de ses engagements quant à sa présence au Québec et au Canada. « Dans l’ensemble, la Caisse estime que la transaction mènera au maintien ou à la croissance de l’activité économique générée par les bannières de Rona au Québec », a-t-elle déclaré.

Opposé aux projets de Lowe’s en 2012 alors que Jean Charest était encore premier ministre, mais en pleines élections générales, le gouvernement du Québec a bien accueilli le projet cette fois-ci. La nouvelle ministre de l’Économie, Dominique Anglade, a dit y voir « définitivement un bénéfice pour les Québécois ». La réception a été nettement moins bonne du côté des trois partis de l’opposition.

Le président du C. A. de Rona a dit « ne pas craindre et ne pas croire » que les gouvernements essaient de faire obstacle. Lowe’s témoigne « avec son carnet de chèques […] de la confiance qu’il a envers l’économie du Québec »,a déclaré Robert Chartier. « Ce serait assez rétrograde de bloquer une transaction comme celle-là. »

La différence avec 2012

En 2012, la situation était différente, ont fait valoir Rona et Lowe’s. Le prix était moins généreux, les deux directions ne s’entendaient pas, les politiciens étaient en campagne électorale, mais l’état de santé de Rona était également moins bon. Le dollar canadien était aussi à parité avec le billet vert, alors qu’il se trouve à 72 ¢ aujourd’hui. « C’est vrai que c’est avantageux pour l’acquisition, mais on devra aussi composer avec ce dollar canadien plus faible en matière de revenus et de profits »,a fait valoir le chef du développement de la maison mère de Lowe’s, Richard Maltsbarger.

Tout en se disant heureux du projet de transaction, le président et chef de la direction de Rona, Robert Sawyer, laissait transparaître un certain regret. Appelé en 2013 à améliorer les performances de l’entreprise après le départ de Robert Dutton, il n’est pas peu fier du travail accompli. « On a procédé à un redressement incroyable. Le bénéfice par action est passé de 41 ¢ à 90 ¢. Malheureusement, lorsqu’on regardait la valeur de l’action, on se dit que les marchés ne voyaient pas tout ce travail et tout ce potentiel au sein de la compagnie. »

Chose certaine, l’annonce de mercredi, elle, n’est pas passée inaperçue. Le titre de Rona a presque doublé d’un coup à la Bourse de Toronto et a bouclé la journée à quelques cents à peine du prix offert par Lowe’s, à 23,30 $.

3,2 milliards

L’offre de Lowe’s est presque le double de celle qu’elle avait faite en 2012, 1,76 milliard, et qui avait alors provoqué une levée de boucliers au Québec.

1845 C’est le nombre de magasins qu’exploite le géant américain de la rénovation, dont 42 au Canada.

24 $

Les actionnaires de Rona obtiendront 24 $ pour chaque action qu’ils possèdent, ce qui représente une prime de 104 % par rapport au cours de clôture du titre du quincaillier québécois mardi.

496 C’est le nombre d’établissements corporatifs et de magasins affiliés que l’entreprise exploite.
2 commentaires
  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 4 février 2016 08 h 30

    «FAIRE CROÎTRE LA VALEUR DES ACTIONNAIRES»

    Dixit M. Robert Chevrier, président du Conseil d'administration de Rona.

    C'est ainsi que le capitalisme fonctionne.

    Le plus important, c'est que l'actionnaire y trouve son compte. D'ailleurs, combien d'actionnaires vont s'enrichir avec cette transaction?

    Quelles seront les conséquences pour l'économie québécoise et les entreprises fabricant les produits vendus dans les magasins Rona?

    Peu importe...

    La société québécoise va t-elle s'en trouver mieux de ne plus avoir aucune compagnie québécoise dans le domaine où oeuvrait Rona, de n'être desservie que par des entreprises étrangères?

    On verra bien...

    Nous serions donc des «vendus», non seulement dans le sens figuré du terme, mais également au sens propre.

    «Hi! My name is Jean-Pierre. But you can call me John!»

  • Daniel Lemieux - Inscrit 4 février 2016 12 h 50

    À qui profite tout ça ?

    Robert Sawyer aura touché 27 millions $ pour ses 3 années à la présidence de Rona ... et aujourd'hui, les hauts dirigeants qui ont travaillé à rendre l'entreprise plus attrayante à l'acheteur empochent 40 millions $.