Chacun peut (et devrait) donner

Élevé dans un milieu modeste, d’abord à Chicoutimi puis à Montréal, L. Jacques Ménard se souvient qu’il a rapidement eu envie de se rendre utile.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Élevé dans un milieu modeste, d’abord à Chicoutimi puis à Montréal, L. Jacques Ménard se souvient qu’il a rapidement eu envie de se rendre utile.

On entre dans le bureau de L. Jacques Ménard comme dans un musée. Les photos et les objets disposés aux quatre coins de la somptueuse pièce couverte de boiseries témoignent d’une rencontre ou d’un moment de sa vie consacré à l’une des nombreuses causes qu’il a choisi de soutenir. L’endroit en dit long sur le parcours atypique d’un banquier engagé, qui livre ici sa vision de la philanthropie en cette période de l’année où les appels à la générosité se multiplient.

Le président du conseil d’administration de BMO Nesbitt Burns et président de BMO Groupe financier au Québec affirme qu’il consacre 20 % de son temps à des tâches qui n’ont rien à voir avec son métier. Il siège à de nombreux conseils d’administration (Orchestre symphonique de Montréal, Fondation Macdonald Stewart, Robotique FIRST Québec) et préside celui de l’organisme Fusion Jeunesse. Au fil des ans, il a aussi soutenu la persévérance scolaire et la littératie financière, tout en présidant des campagnes de financement pour la Fondation de l’Hôpital Sainte-Justine et l’organisme Centraide.

Selon lui, tout le monde peut — et devrait — apporter sa contribution, à sa façon. « Comme citoyens, nous sommes habitués à nous dire qu’on a des droits. J’aime aussi penser qu’on a des devoirs qui viennent avec. On ne peut pas vivre en démocratie, avec les privilèges et les droits que ça comprend, sans aussi se demander si on a des devoirs envers cette société qui nous donne ces droits-là. »

Depuis plus de dix ans, les sondages effectués annuellement par l’Institut Fraser indiquent que les Québécois donnent moins que les habitants de toutes les autres provinces canadiennes, si l’on se fie uniquement aux dons de bienfaisance privés qui apparaissent sur les déclarations de revenus des particuliers.

L’Institut Mallet, qui promeut la culture philanthropique au Québec, fait cependant remarquer que les Québécois ne déclarent pas tous leurs dons et que plusieurs offrent du temps plutôt que de l’argent. Cela dit, son plus récent sondage effectué cette année révèle que seulement 50 % des Québécois s’impliquent régulièrement en donnant de leur temps, leurs biens, leur argent ou plusieurs formes de dons à la fois.

Sur une note plus positive, les données publiées la semaine dernière par Statistique Canada indiquent que le montant total des dons versés à des organismes de bienfaisance ou sans but lucratif a augmenté de 35 % au Québec entre 2004 et 2013, pour atteindre 1,4 milliard. Cette progression est toutefois inférieure à celles observées en Saskatchewan (54 %), au Manitoba (48 %) et en Colombie-Britannique (47 %).

L. Jacques Ménard sait que le Québec n’a pas toujours bonne presse lorsqu’on parle de dons de bienfaisance et il devine pourquoi la province tire de l’arrière dans certains classements. « Ma génération a fait plusieurs choses, mais on a été gâtés par un milieu institutionnel auquel on s’est fié pendant longtemps. » Il constate que le filet social n’est plus ce qu’il était, mais il se réjouit de voir des jeunes prendre le relais en donnant du temps et des idées.

« Pour moi, la philanthropie est une question de choix, affirme-t-il. C’est un choix de vie, une façon de penser qui émane en grande partie de l’éducation que tu as eue, de l’environnement dans lequel tu as été élevé et des expériences que tu as pu avoir. »

 

Les pieds sur terre

Élevé dans un milieu modeste, d’abord à Chicoutimi puis à Montréal, L. Jacques Ménard se souvient qu’il a rapidement eu envie de se rendre utile. « J’aimais m’occuper des autres et sentir que j’avais un impact dans leur vie. J’ai senti ça assez jeune », raconte-t-il. Les scouts, l’éducation catholique : M. Ménard explique qu’il a en quelque sorte été « codé » pour « vivre une vie de service ».

Au milieu de la vingtaine, il accepte de prêter main-forte à Oxfam-Québec, une organisation fondée par son ami Raymond Bachand. Il s’agit pour lui d’une première expérience au sein d’un organisme de bienfaisance, qui en précédera bien d’autres.

« Dans mon cas, ça m’a permis de garder les pieds sur terre et de ne pas perdre le contact avec la réalité très changeante de la communauté et du milieu dans lesquels je vis », note-t-il.

Certains diront qu’il est facile pour le grand patron d’une banque de faire preuve de générosité. Que son implication offre une belle visibilité à l’institution financière qu’il dirige. Mais quand on lui soumet l’argument, il sourit. « Je ne me rappelle pas d’avoir gagné de clients à cause de ça. Je faisais ça quand j’avais 24 ans et aujourd’hui, j’en ai 69. J’ai fait ça quand personne ne savait que j’existais, souligne-t-il. J’aimerais qu’il y ait plus de gens de ma génération, dans des conditions identiques aux miennes, qui fassent ce que je fais. »


Impact réel

« Je pense qu’on a à tout le moins une influence aux limites de notre quartier, de notre milieu ou du toit qu’on a au-dessus de la tête, poursuit-il. Quand j’entends les gens dire qu’ils n’ont aucune influence, c’est qu’ils se sous-estiment. »

À ceux qui lui demandent par où commencer, L. Jacques Ménard leur conseille de choisir une cause qui les interpelle et d’arrêter de se regarder dans le miroir. « On sait de quoi on a l’air, mais on ne connaît pas assez bien les traits des autres. » Parce que donner, insiste-t-il, c’est d’abord et avant tout porter attention à des réalités qui se trouvent sous nos yeux, mais qu’on ignore, volontairement ou non.

L. Jacques Ménard en cinq dates

1946 Naît à Chicoutimi.

1992 Copréside la campagne de financement de Centraide du Grand Montréal.

2001 Devient président de BMO Groupe financier au Québec.

2006 Accède à la présidence du conseil d’administration de BMO Nesbitt Burns.

2012 Reçoit la médaille d’honneur de l’Institut de cardiologie de Montréal en reconnaissance de son engagement philanthropique.
17 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 21 décembre 2015 02 h 04

    La philanthropie est le signe d'une décadence de la démocratie

    Philanthrope : Personne qui cherche à améliorer le sort de ses semblables par des dons en argent, par son action personnelle, par la fondation d’œuvres.
    Personne qui agit de manière désintéressée, qui ne cherche aucun profit.

    Loin de moi l'idée de faire un procès à Monsieur Ménard : je reconnais qu'il considère droite et juste sa cause et qu'il y consacre toutes énergies qu'il y injecte.

    Il apparaît intègre. Sans doute l'est-il.
    Nul doute qu'il correspond aux définitions que j'ai transcrites.

    Toutefois, la philanthropie est oeuvre de richesse.
    Les modestes et les pauvres sont bénévoles, aidants, solidaires ou charitables, ils ne sont pas philanthropes.

    Il ne peut donc être que profitables aux philanthropes de ce monde de se demander à partir de quelle accumulation de la richesse ils le sont devenus (d'aussi loin qu'ils soient partis).

    Et, tant qu'à y réfléchir, à se demander s'il est possible de devenir trop riche.
    Si riche qu'il faille redistribuer : que ce soit cela le moteur de l'obligation...

    Cela devrait répondre à la facette « devoir de philanthrope » que Monsieur Ménard suggère, peut-être comme variante à la solidarité social-démocrate.

    Et, tant qu'à y réfléchir encore, s'il est même possible de devenir trop riche sans rendre quelqu'un, quelque part, plus pauvre.

    Puis, poursuivant la réfléxion au-delà de ce que l'on définit philanthropiquement comme son oeuvre ou ses oeuvres, de se poser la question : de quel droit?

    Qui m'a prédestiné ou qui me destine à décider de ce que sont mes oeuvres ?
    À décider du bien commun sans être élu pour ce faire?
    À fonder des actions à retombées publiques à partir de fonds qui résultent soit d'une suraccumulation de richesses, soit de fonds publics détournées de leur gestion publique et démocratique?

    De fait, pour finir, de traiter du droit d'existence de la philanthropie.

    Histoire de « ne pas perdre le contact avec la réalité »...

    • Johanne St-Amour - Inscrite 21 décembre 2015 09 h 11

      Votre commentaire, M. Daganaud, me fait penser à cet article de Gaston Michaud dans ce journal même et intitulé : «Quand la charité sert à camoufler l'injustice»

      Il mentionnait cette citation de Camus: « Les riches en avaient assez de l’entraide, ils ont inventé la charité ! »

      Et j'ai particulièrement aimé sa réflexion ici: «J’aimerais que sur les boîtes des « guignoleurs » ou ailleurs, on écrive en gros caractères : « À bas les abris fiscaux ! » ; « À bas les profits non-imposables des multinationales ! » ; « À bas les primes de séparation faramineuses ! » ; « À bas les salaires des médecins spécialistes ! » ; « À bas les profits des banques ! » ; À bas les entourloupettes de la fiscalité, etc.»

      Et j'ajouterais que les institutions financières ne se sont pas pressées à la porte de la commission des finances publique sur le mandat d'initiative du phénomène du recours aux paradis fiscaux. On a dû les y pousser.

      Et lorsqu'elles ont enfin comparu, elles ont minimisé leur implication. Un extrait d'un article d'Éric Desrosiers ici: «« Cela a fini par être agaçant », a commenté en entretien téléphonique au Devoir le président de la Commission et député libéral de Montmorency, Raymond Bernier. « Ils ont beau dire qu’ils ne sont pas là pour des raisons d’évitement fiscal, mais on n’ouvre pas 10 ou 11 filiales dans un pays qui ne compte que 90 000 habitants pour le plaisir. Il n’y a qu’à voir avec quelle vitesse ces banques ferment une succursale ici aussitôt que l’achalandage y baisse un peu. C’est clair qu’on est dans ces pays parce qu’ils permettent d’éviter de payer de l’impôt. »

    • Yves Corbeil - Inscrit 21 décembre 2015 13 h 23

      Merci M.Daganaud et Mme St-Amour, pas grand choses a ajouté sinon la chronique du 18 de M.Rioux.

  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 21 décembre 2015 05 h 32

    La philanthropie pour combattre les injustices peut-être!

    La population Québécoise la moins généreuse vous dites ?
    Pourtant elle fait parvenir 50 milliards de dollars annuellement à la fédération canadienne en impôts et par année, 10 milliards de $ en TPS par année et l'on repassera pour l'assurance emploi et les fonds de pension.
    Et sa participation dans la société québécoise ? La société québécoise est la plus sociale démocrate au Canada.
    La population québécoise paie pour la formation de ses médecins qui veulent aller travailler aux États-Unis où ailleurs au Canada?
    Encore cette semaine, elle a fait parvenir 3.5 milliards de dollars à Bombardier parce que la pauvre compagnie ne rencontre pas ses frais.
    De plus, la population québécoise a fait un don de 400,000,000 (400 millions) de dollars aux médecins québécois. Bon Dieu que voulez-vous de plus comme don ? de plus elle paie leurs études et leur permet de s'incorporer.
    Ça Monsieur Ménard c'est de la générosité.
    De plus la population québécoise semble avoir une élite qui sait la flouer, preuves à l'appui avec la commission Charbonneau.
    Pour terminer, la population québécoise paie des frais bancaires qui ne cessent d'augmenter les bénéfices annuels des banques, que vous connaissez bien, en millions de dollars par trimestre alors que les familles québécoises battent des records de faillites d'année en année et pour les autres leur pouvoir d'achat diminue continuellement.

    Et maintenant l'on dit à la population Québécoise qu'elle n'est pas généreuse! expliquez-moi quelqu'un ce que je ne comprends pas. S.V.P. quelqu'un.

    En passant je fais du bénévolat avec mon véhicule et la pauvre compagnie d'assurance a dû augmenter ma prime, il y a un petit risque de plus avec le bénévolat.
    À bon entendeur salue!

    • Ginette Cartier - Abonnée 21 décembre 2015 08 h 12

      Je souscris à tous vos arguments. J'ajoute que la philanthropie relève aussi (et beaucoup) d'une morale protestante qui promeut l'initiative individuelle (ce qui n'est pas un mal comprenez-moi bien). Pour leur part, les catholiques se fiaient davantage à l'Église pour redistribuer la richesse collective. Les Québécois en ont gardé une forte empreinte dans leur conscience, remplaçant cependant l'Église par l'État et ses programmes sociaux. C'est par leur impôt et leurs multiples taxes que les Québécois contribuent au bien commun. On les dit d'ailleurs, comme un reproche, qu'ils sont les plus élevés en Amérique! Le Québec est la société la moins inégalitaire de toutes les Amériques. Les Québécois ne sont donc pas plus pingres que les autres. Mais le substrat culturel et religieux a laissé des traces.

    • Nicole Ste-Marie - Abonnée 21 décembre 2015 21 h 03

      Mme Cartier,
      Je suis tout a fait en accord avec ce que vous dites de la morale protestante.
      Les huguenots, (français protestants) furent chassés de la Nouvelle France par Richelieu et les Jésuites et ils ont été développé la Nouvelle-Angleterre qui est devenue les États-Unis d'Amérique.
      Les huguenots, protestants, n'ayant pas de pape a enrichir, non plus de roi après avoir acquis leur indépendance, ont pu se développer et devenir une puissance sans l'aide de la philanthropie.

  • Denis Marseille - Inscrit 21 décembre 2015 06 h 04

    He bien...

    Quoi de mieux que de se faire dicter notre générosité par un banquier. Demain, nous aurons droit à une conférence sur l'empathie par nul autre que Lucca rocco Magnota.

  • Pierre Hélie - Inscrit 21 décembre 2015 07 h 30

    La Presse ou Le Devoir?

    En lisant ce titre, je croyais être tombé par hasard sur le site de La Presse... Désolé, je n'ai pu me rendre plus loin que le titre; la nausée m'a pris. Je retourne lire la chronique de la semaine passée de M. Rioux, devenu presqu'un "anachronisme" au Devoir.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 21 décembre 2015 09 h 09

      Ces 4 commentaires ci-haut, dont le vôtre, reflètent bien ma colère
      devant une telle ignorance du monde dans lequel vit ce 2%...

      Je n'ajoute pas plus...la colère étant parfois mauvaise conseillère .

  • François Dugal - Inscrit 21 décembre 2015 08 h 36

    Donner l'exemple

    Monsieur Ménard pourrait peut-être commencer par aider ses clients bien nantis à ne plus faire de "l'évitement" fiscal; si tout le monde payait sa juste part d'impôts, cela améliorerait la "santé" financière de nos gouvernements.
    Il y a également les milliards perdus dans les magouilles de la construction, cela paierait les enseignants et les infirmières.

    • Marc Davignon - Abonné 21 décembre 2015 10 h 05

      Ou peut-être, en prendre moins! Comme les frais de toute sorte. Il vous faut un solde minimum (entre 1000 et 2000) pour ne pas «payer» de frais! Qui ont les moyens de ne pas payer de «frais»? En prendre moins serait-il comme faire le geste de «donner» ?!?!?!?

      De toute façon, Monsieur Ménard! Nous sommes suffisamment instruits pour comprendre que vous nous prenez tous pour des valises. Ce n'est pas moi qui le dis, mais votre collègue de la CIBC : Un peuple trop instruit et trop peu qualifié. ( http://www.ledevoir.com/economie/actualites-econom )

      Ces gens se couvrent de ridicule avec de tels discours, mais, imbus d'eux-mêmes, se perçoivent comme géniaux.