Victimes de notre mémoire sélective

Photo: Mario Tama Getty Images Agence France-Presse

Ce sont les « leçons » de la Grande Dépression des années 30 qui ont permis d’éviter le pire lors du dernier effondrement des marchés financiers et de l’économie mondiale. Malheureusement, c’est peut-être aussi à cause d’elles qu’on n’a pas su faire le maximum pour relancer l’économie et entreprendre les réformes nécessaires, dit le professeur d’économie et de sciences politiques de l’Université de Californie à Berkeley, Barry Eichengreen.

« Notre succès a été à la source de notre échec », a-t-il résumé vendredi lors d’un séminaire à l’Université de Montréal auquel ont assisté quelques dizaines d’étudiants, de chercheurs et de professeurs. En effet, aussitôt que les pouvoirs publics ont réalisé que le monde courrait le risque de replonger dans l’horreur de la Grande Dépression, ils ont adopté de généreux plans de relance économique, assoupli au maximum leurs politiques monétaires et volé au secours des institutions financières en péril, soit exactement le contraire des erreurs qui avaient été commises à l’époque. Malheureusement, dès qu’il est apparu que le pire avait été évité, ils ont tout arrêté — à l’exception des banques centrales — et ont fait du retour à l’équilibre budgétaire une priorité. On s’est ainsi retrouvé avec une reprise économique anémique ainsi que des réformes de l’économie et de la finance bien timides en comparaison de ce qui aurait été nécessaire.

Ces réformes, il est vrai, sont un processus continu qui a connu un certain regain d’activité récemment après l’éclatement d’une série de scandales dans les marchés financiers, admet l’expert américain et auteur d’un récent ouvrage comparant les deux grandes crises économiques. « Mais la soupe reste claire. On est très loin de ce qui avait été accompli après la crise des années 30. »

Un passé mal compris

On ne peut évidemment que se réjouir de voir les gouvernements se guider sur les leçons du passé, note le spécialiste. On ne manque d’ailleurs pas d’être frappé par les très nombreuses similitudes entre les causes de la crise de 1929 et celle de 2008. Il est seulement dommage de constater que la compréhension que les pouvoirs publics semblent avoir de ces événements passés est souvent étriquée.

Barry Eichengreen en veut pour exemple le fait que les gouvernements ont d’abord cru en 2008 que leurs programmes d’assurance dépôt adoptés après la Grande Dépression mettaient les banques à l’abri de mouvements de panique de leurs déposants. On ne réalisait pas toutefois que l’étroite interconnexion des institutions financières et leur utilisation intensive des produits dérivés les exposaient à d’autres sortes de panique aux conséquences similaires.

Dans la zone euro, on croyait aussi que la monnaie unique était un facteur de stabilité par rapport à la guerre de monnaies suicidaire que s’étaient livrée les pays européens durant les années 30. On ne comprenait pas que ce qui avait précipité cette guerre des devises avait été leur entêtement auparavant de maintenir coûte que coûte un système de taux de change fixe basé sur l’étalon or, dont les contraintes ressemblaient beaucoup à celles de la monnaie unique européenne aujourd’hui.

Parlant de l’Europe, le traumatisme qu’ont vécu les Allemands durant les années d’hyperinflation de l’entre-deux-guerres serait la cause, semble-t-il, de la fixation maladive et dysfonctionnelle de la Banque centrale européenne à l’égard de l’inflation, déplore l’Américain. « Elle avait déjà commencé à remonter ses taux d’intérêt en 2011, mais elle a bien été obligée de les redescendre, moins d’un an plus tard, quand l’Europe a replongé en récession. »

Y a-t-il un adulte dans la pièce ?

Barry Eichengreen ne veut pas trop accabler les banques centrales. Depuis le début de la Grande Récession, « elles ont souvent donné l’impression d’être les seuls adultes dans la pièce ». Il y a des limites cependant à ce qu’elles peuvent accomplir. « On leur demande d’assurer la stabilité financière. On les a même entendues parler de leurs préoccupations face à la montée des inégalités. Je ne crois pas que cela fasse partie de leur rôle. » Les banquiers centraux ne disposent ni des moyens d’action ni de la légitimité démocratique nécessaires, dit-il. « C’est aux États d’agir dans ces domaines. »

Le spécialiste d’histoire économique a aussi des bons mots, malgré tout, pour les dirigeants politiques qui ont fait face à la Grande Récession. « Leur réponse a été tout simplement admirable quand on la compare à celle des années 30, mais quand on tient compte aussi de la terrible pression publique et de l’urgence dans lesquelles ils ont été plongés. »

Il reconnaît aussi que les impératifs politiques peuvent parfois être plus forts que tout, y compris les leçons que des économistes auraient tirées des grandes crises du passé. Il cite l’exemple de ces grands experts qui conseillaient le président américain, Barack Obama, durant la crise et qui étaient arrivés à la conclusion qu’il fallait au pays un plan de relance de 1800 milliards. On leur a répondu que ce plan était très convaincant, mais que le total ne devait pas dépasser le cap symbolique des 1000 milliards pour avoir des chances d’être accepté par la population américaine et son Congrès. Le plan de relance finalement adopté ne s’est élevé qu’à 789 milliards.

1 commentaire
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 5 décembre 2015 10 h 40

    Alors qui a raison de Justin ou de Phillipe et Harper

    D'un coté des plans de relance Économique,de l autre l'austérité ?Cette derniere a en vue des diminutions d'impot pour assurer sa réelection .Je crois que Justin a raison en créant des emplois et améliorant le pays au lieu de couper partout touchant de plein fouet les plus démunis. J-P.Grisé