La philanthropie, en pleine évolution

Sophie Suraniti Collaboration spéciale
L’entreprise Cafiti favorise l’embauche de personnes qui ont des difficultés légères et dont plusieurs n’ont pas terminé leur secondaire.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir L’entreprise Cafiti favorise l’embauche de personnes qui ont des difficultés légères et dont plusieurs n’ont pas terminé leur secondaire.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Si la philanthropie a récemment noirci quelques pages de médias papier ou numériques, c’est en raison de la Journée nationale qui lui fut consacrée le 13 novembre, précédée de deux jours d’un sommet organisé par l’Institut Mallet à Montréal. On constate que le phénomène progresse, qu’il se transforme. Mais de quelles manières ?

Le geste philanthropique, bien plus qu’un don en argent

Posez la question autour de vous, simplement. La philanthropie, c’est quoi selon vous ? Rapidement, vous vous rendez compte que l’acception la plus courante tourne principalement autour des dons en argent faits auprès d’organismes, qui récoltent puis redistribuent à certains bénéficiaires. Pour Martin Dumas, titulaire depuis janvier 2015 de la Chaire de recherche Marcelle-Mallet sur la culture philanthropique de l’Université Laval, cette définition est trop réductrice. « Ce n’est en tout cas pas le sens que lui accordent de plus en plus d’intervenants du milieu et certainement pas celui de la Chaire, qui étudie le phénomène sous divers angles. Pour nous, la philanthropie, c’est à partir du moment où l’on exprime une considération pour autrui », tient-il à clarifier. Les racines grecques du terme sont d’ailleurs là pour le rappeler : philos pour « ami » et anthropos pour « homme ». Un philanthrope est donc l’ami des hommes ; c’est une personne bienveillante. « Qu’on soit un simple quidam, un investisseur, un consommateur, un salarié ou un directeur d’entreprise, la philanthropie a à voir avec chacune de ces considérations pour autrui. La Chaire s’intéresse à toutes les manifestations philanthropiques, quels que soient les cadres conceptuels et les réseaux de contraintes dans lesquels celles-ci s’inscrivent », poursuit Martin Dumas.

Les nouvelles formes d’expression philanthropique

Si l’on part de cette acception originelle, les formes d’expression philanthropique s’annoncent donc très éclatées. C’est d’ailleurs l’une des tendances observées ces dernières années : la diversification du phénomène. Outre les formes d’entraide telles que les dons en argent ou en biens, le bénévolat (donner du temps, partager des savoirs ou des compétences), l’investissement responsable, l’achat responsable ou l’engagement communautaire, on trouve dorénavant l’investissement social, l’entrepreneuriat social, ainsi que des formes financières très sophistiquées comme le venture philanthropy. La philanthropie endosse différentes facettes moins traditionnelles. L’entrepreneuriat social, dont le principe est de bâtir une entreprise privée ayant comme mission première de résoudre un problème social et non de réaliser un profit, en est un bel exemple. Éliminer la pauvreté dans un quartier donné, réduire le taux de décrochage dans une école, prendre en charge des sans-abri, faire travailler des personnes ayant un handicap particulier… Autant de missions sociales pouvant s’avérer profitables ou non dans lesquelles s’embarquent de nos jours certains individus.

Diversification des formes d’expression, mais aussi des moyens

Dans la philanthropie traditionnelle, des donateurs versent des sommes (ou ils remettent des biens) à des fondations qui les transfèrent à leur tour à des organismes non lucratifs en contact direct avec les bénéficiaires. Ces fondations jouent un rôle essentiel (les spécialistes parlent d’organismes parapluies) dans la mesure où elles savent qui sont les bénéficiaires et quels sont leurs besoins. Elles font en sorte de rendre le marché du don le plus transparent possible. Avec les réseaux sociaux, le processus de sollicitation et de recueil de dons se trouve facilité et accéléré. Ils participent ainsi à ce processus général en cours qu’est la diversification de l’action philanthropique évoquée précédemment. Ces nouveaux outils de communication qui, techniquement, permettent la collecte des dons correspondent aussi aux nouveaux profils de donateurs. « C’est intéressant et encourageant de voir que se développent de nouveaux modes d’expression philanthropique dans toutes les tranches d’âge et que l’avenir augure relativement bien », commente Martin Dumas. En effet, on décrit à tort ou à raison (en tout cas, toujours trop schématiquement) les jeunes générations comme tournées vers leur nombril, individualistes. Or, dans le même temps, lorsqu’elles sont amenées à réagir ou interagir pour une cause (arts, culture, éducation, santé, sport…), ce sont les mêmes qui se disent très conscientisées sur les problèmes globaux, environnementaux, planétaires. Davantage « citoyens du monde », les jeunes générations contribuent ainsi fortement à l’élargissement du cadre local et même national de l’action philanthropique. Voir plus loin. Donner plus loin.

Être encore plus à l’écoute des besoins des bénéficiaires…

Partout dans le monde, les formes philanthropiques se multiplient et se teintent de diverses couleurs. Le Québec n’y échappe pas : mêmes bouleversements, qui vont en s’accélérant. « Dans le cadre du dernier sommet [voir l’encadré], nous avons noté que les philanthropes devaient être de plus en plus à l’écoute des besoins des bénéficiaires [cela a toujours été le cas, mais c’est aujourd’hui plus marqué] dans la mesure où ces besoins évoluent rapidement », explique Martin Dumas. Un exemple ? Dans le monde d’aujourd’hui, lorsque vient le temps d’organiser des popotes roulantes, il n’est plus vrai que tout le monde va manger les mêmes choses. La population étant de plus en plus diversifiée, les menus le sont aussi afin de satisfaire différents goûts, différentes attentes, différents problèmes (comme des allergies, des intolérances alimentaires). Un autre exemple ? Dans le monde du travail, certains services proposés aux individus, comme les systèmes de garde des enfants, ont dû s’adapter aux horaires flexibles des parents. Nouvelles problématiques sociétales liées aux contraintes du marché du travail ou à l’évolution des pratiques de consommation alimentaire : ce type de transformations touche directement les bénéficiaires. « Aussi faut-il miser sur les potentialités des bénéficiaires pour les rendre plus autonomes. C’est l’objectif final de tout philanthrope », souligne Martin Dumas. Et de rappeler le proverbe : « Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner du poisson. »

En misant notamment sur la prévention

Arts, culture, éducation, pauvreté, santé, sport… Les causes philanthropiques sont multiples, ciblées (on vise certaines clientèles) et touchent presque toutes les sphères d’activité d’une société. L’élément nouveau dans la posture philanthropique ? Celui de la prévention. « On cible les causes des problèmes que l’on souhaite résoudre. Reprenons notre exemple alimentaire. Celui d’une diète alimentaire équilibrée. Plutôt que de demander à des familles de mieux nourrir leurs enfants en achetant des fruits et des légumes, devenus au demeurant plus chers, il s’agit de comprendre comment l’accès aux fruits et aux légumes est en fait à la base un problème économique. Lorsqu’on lutte contre la pauvreté, on lutte contre un grand nombre de problèmes sociaux », explique M. Dumas. La philanthropie glisse ainsi sur le terrain de la prévention. Est-ce toujours de la philanthropie dans ce cas ? « Oui, si l’on considère toujours les intérêts d’autrui. Le réflexe philanthrope est un réflexe volontaire. »

Un sommet pour la philanthropie

Le deuxième Sommet sur la culture philanthropique organisé par l’Institut Mallet — dont la mission est de promouvoir la culture philanthropique sous toutes ses formes, d’en comprendre aussi les rouages — s’est tenu à Montréal les 10 et 11 novembre derniers. Le thème retenu était « Écosystème philanthropique : perspectives, perceptions et échanges ». Il a réuni plus de 400 participants (le double par rapport à la première édition de 2013). Les principaux objectifs du sommet étaient de : voir comment s’articule l’écosystème philanthropique, un système relativement complexe en constante évolution, soumis à un contexte de cycles économiques et de rigueur budgétaire contraignants ; établir un portrait des différents acteurs (donateurs, fondations, organismes, bénéficiaires) ; analyser les interrelations entre eux ainsi qu’avec l’État et l’économie de marché.

Un sondage public réalisé au cours de l’hiver 2015 par l’Institut Mallet auprès de 1758 répondants québécois fut présenté et commenté [le sondage en question, sous forme d’infographie, est consultable sur le site de l’institut à cette adresse : institutmallet.org/sommet, sorte d’entrée en la matière pour définir différentes formes de philanthropie (même s’il faut faire attention avec ce type d’exercice, comme tient à le rappeler Martin Dumas). Ce portrait succinct a toutefois permis de rebondir sur quelques constats. Que les grands philanthropes financiers québécois, qui se comptaient autrefois sur les doigts de la main, sont aujourd’hui des centaines — par exemple, l’organisation Centraide compte 400 grands donateurs. Que de plus en plus de gens fortunés ont adopté cette culture du don. Et que de plus en plus, parallèlement à une philanthropie de proximité, se développent des cas où donneurs et bénéficiaires peuvent être totalement étrangers l’un à l’autre du fait des mécanismes de dons éclatés, très éloignés géographiquement, transnationaux.