Le dialogue social, moteur de croissance

Des édifices faisant partie du Barcode Project, un vaste chantier de réaménagement du port et du secteur industriel d’Oslo
Photo: Cornelius Poppe Agence France-Presse Des édifices faisant partie du Barcode Project, un vaste chantier de réaménagement du port et du secteur industriel d’Oslo

La recette du remarquable succès des pays scandinaves repose largement sur la capacité de coexistence et de dialogue d’États, d’entreprises privées et de syndicats forts.

« Il s’agit véritablement d’un contrat triangulaire dans lequel chacun accepte sa part de responsabilité dans l’atteinte des objectifs communs qu’on s’est fixés », a expliqué lundi l’ambassadrice de Norvège au Canada, Mona Elisabeth Brøther, lors d’une conférence sur le modèle scandinave organisée par le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM) et à laquelle participaient aussi ses homologues de la Suède et du Danemark à Ottawa.

Ce contrat reconnaît à chacun des droits, mais aussi des devoirs, a poursuivi l’ambassadeur danois, Niels Boel Abrahamsen. Le gouvernement dispose de vastes pouvoirs et ressources, mais s’engage à les employer de la façon la plus efficace possible. Les citoyens ont droit à des programmes sociaux généreux et universels, mais se font enseigner dès l’enfance l’importance de contribuer à l’avancement du bien-être de la société. Le secteur privé doit accepter de composer avec un État omniprésent, mais se voit accorder une grande liberté de manoeuvre lorsque les circonstances l’obligent à mettre des employés à pied. « Dans un système qui repose sur la confiance réciproque et où l’on retrouve peu de resquilleurs. »

Abonnés au sommet des classements internationaux dans presque toutes les catégories allant de la prospérité économique à l’efficacité du système public, en passant par la compétitivité commerciale, la qualité de vie, le partage de la richesse et l’égalité homme femme, les pays scandinaves font rêver à gauche comme à droite, a rappelé l’animateur de la discussion, le professeur de l’École d’administration publique (ENAP) et auteur d’un récent ouvrage sur le sujet, Stéphane Paquin. Ces petits pays qui raflent tous les premiers prix passent presque pour des anomalies dans une économie mondialisée censée faire la part belle aux grandes puissances dont les États taxeraient peu et s’ôteraient des jambes du privé.

Un modèle pour le Québec ?

Le Canada et le Québec ne pourraient-ils pas suivre leur exemple ? Après tout, on y est aussi tourné vers le commerce international et l’on essaie aussi d’y maintenir des programmes sociaux plus ambitieux que ceux des voisins américains. Et puis, la Norvège est également un grand exportateur de carburant fossile et elle n’a sans doute pas manqué aussi d’être frappée par la chute brutale des prix mondiaux.

C’est vrai, confirme Mona Elisabeth Brøther. Les Norvégiens ont toutefois eu l’idée, depuis longtemps, de se protéger des sautes d’humeur des marchés internationaux en versant leurs recettes pétrolières dans un immense fonds souverain d’investissement international destiné à leurs besoins à long terme et dans lequel leur gouvernement n’a le droit de piger que parcimonieusement.

Quant au modèle scandinave à proprement parler, il faut comprendre qu’il a vu le jour il y a presque 100 ans et qu’il a été en constant changement depuis, a noté l’ambassadeur suédois, Per Sjögren. Une terrible crise financière les a encore forcés à se réinventer au milieu des années 90. « Gouvernement, patronat et syndicats ont reconnu la gravité de la situation et se sont mis en quête de compromis. »

La définition et la poursuite des grands consensus nationaux ne sont pas solubles dans la politique partisane et survivent à l’alternative des partis au pouvoir, a poursuivi le diplomate. « Il arrive qu’il y ait des désaccords entre les partis sur le niveau des impôts ou le fonctionnement de certaines politiques, mais les objectifs principaux ne sont pas remis en cause. »

« Pour que cela fonctionne, il faut être prêt à engager des réformes chaque fois qu’on fait face à un défi, a renchéri Niels Boel Abrahamsen. Pour rester dans la course, on ne peut pas s’asseoir sur nos lauriers. »

Y mettre le prix

Il y a aussi une condition incontournable au maintien d’un État-providence comme de celui des pays scandinaves, a rappelé au Devoir, en marge de la conférence de lundi, la Norvégienne Mona Elisabeth Brøther. « Cette condition essentielle est des impôts relativement élevés. »

Au tournant des années 2010, les pouvoirs publics de son pays prélevaient l’équivalent de presque 43 % du produit intérieur brut (PIB) en impôts, taxes et autres recettes fiscales, selon les chiffres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Cette proportion s’élevait à 42 % en Suède et à presque 47 % au Danemark, comparativement à 37 % au Québec, un peu plus de 30 % dans le reste du Canada, une moyenne de 33 % dans l’OCDE et 24 % aux États-Unis.

Malgré leurs succès, les pays scandinaves ne sont pas imperméables au contexte international. « Nos impôts ont cessé d’augmenter depuis près d’une vingtaine d’années », a fait remarquer après la conférence le Suédois Per Sjögren. « On évoque toujours la contrainte exercée par la mondialisation, a dit son collègue danois, Niels Boel Abrahamsen, mais il faudrait aussi parler, dans notre cas, de l’européanisation. »

À voir en vidéo