La loi des «bachaqueros»

À Caracas, les gens doivent faire la file, parfois durant plusieurs heures, pour acheter les aliments de base dont le prix est régulé.
Photo: Federico Parra Agence France-Presse À Caracas, les gens doivent faire la file, parfois durant plusieurs heures, pour acheter les aliments de base dont le prix est régulé.

« C’est mon jour, je pars de bonne heure. » « C’est ton jour ? Prends-moi du sucre, s’il y en a. » Un jour par semaine, en fonction du dernier numéro de leur carte d’identité, les Vénézuéliens ont le droit d’acheter des produits de base, à prix régulés. Le mécanisme n’a pour autant pas mis fin aux interminables queues devant et dans les supermarchés. À la caisse, une machine qui capte les empreintes digitales contrôle leurs achats.

« Non, Monsieur, vous avez acheté deux bouteilles d’huile la semaine dernière, vous ne pouvez pas en prendre aujourd’hui », explique la caissière. « C’est une humiliation nationale », rétorque le client, Marco. Cet ingénieur à la retraite qui a connu l’époque où les richesses pétrolières du pays faisaient l’envie de ses voisins préfère taire son nom de famille. « La classe moyenne allait faire ses emplettes le week-end à Miami. L’Amérique latine nous avait surnommés le Venezuela saoudite. Maintenant, notre pays fait pitié », se désole-t-il.

Dans son rapport sur les prévisions mondiales publié le 6 octobre, le FMI ne laisse guère d’espoir d’un retournement rapide. Le PIB vénézuélien devrait s’effondrer de 10 % en 2015, et de 6 % en 2016. La contraction avait déjà été de 4 % l’an dernier…

Dans ces conditions, Marco espère bien que l’opposition remportera les élections législatives du 6 décembre. Mais il ne se fait pas d’illusions. « Le gouvernement, quel qu’il soit, devra prendre des mesures d’ajustement et elles seront douloureuses », résume-t-il.

L’inflation annuelle à 150 %

Principal sujet d’angoisse des Vénézuéliens, la valse des étiquettes. Elle est telle que la banque centrale ne publie plus le chiffre de l’inflation depuis le début de l’année. Banques, multinationales et autres opérateurs économiques, qui élaborent leurs propres indices, situent tous le taux d’inflation au-delà de 150 % en glissement annuel. C’est-à-dire qu’une boîte de thon qui coûtait 200 bolivars en octobre 2014 en coûte 500 maintenant. « Comment voulez-vous que la classe moyenne s’en sorte ? », demande Marco.

Les produits régulés, eux, restent stables. Mais le sucre, la farine ou l’huile disparaissent à peine mis en rayon. Petits revendeurs, grands contrebandiers et autres « bachaqueros » (trafiquants) les détournent rapidement sur le marché noir local ou vers la voisine Colombie. « Les bachaqueros de mon quartier font maintenant du porte-à-porte pour revendre les produits régulés quatre ou dix fois leur prix, raconte Marco. Et les gens quittent leur travail pour trafiquer. »

Annoncée par Caracas le 20 août, la fermeture de la frontière avec la Colombie semble peu efficace pour mettre fin au gigantesque trafic qui s’est développé. Simples particuliers et grandes mafias tirent profit du différentiel de prix entre les deux pays. Il atteint 4000 % pour l’essence. De l’avis des économistes, les circuits devraient donc rapidement se réorganiser. D’autant que, sur place, les autorités — douaniers, policiers et militaires — y trouvent leur compte des deux côtés de la frontière.

La contrebande fait exploser le marché parallèle de devises. Le 1er octobre, le dollar au noir a passé la barre des 800 bolivars. Dix mois plus tôt, il s’échangeait à moins de 200 bolivars. Le salaire minimum est de 7421 bolivars, soit plus de 1100 $US au taux officiel et moins de 10 au taux parallèle. Comment, dans ces conditions, calculer le pouvoir d’achat, alors même qu’entre 40 % et 45 % de l’économie serait indexée sur le dollar parallèle, selon le bureau d’études Ecoanalitica.

Le président Nicolas Maduro continue d’attribuer les difficultés du pays à la « brutale guerre économique » que lui livrerait le secteur privé. Son gouvernement se dit victime d’un « coup d’État en douceur ». Mais, à en croire les sondages, les deux tiers des électeurs ne croient pas à ce discours officiel. Pour l’opposition, ce sont les contrôles des prix et des changes, mis en place par Hugo Chavez, qui sont la cause de la ruine du secteur productif et des distorsions du marché.

Un ajustement inévitable

Alors que la chute des prix du pétrole complique encore la tâche du président Maduro, celui-ci semble choisir l’immobilisme et la planche à billets. Le déficit public atteint 23 % du PIB. Seul un baril à 160 $US permettrait au Venezuela d’équilibrer son budget sans s’endetter davantage. Mais vendredi 9 octobre, à la clôture des marchés, son brut se vendait 42,17 $US.

Les réserves de devises internationales ont fondu de 24 à 16 milliards de dollars depuis le début de l’année. Alors que s’accumulent de grosses échéances à l’horizon 2016 — le Venezuela doit rembourser 7,7 milliards dans les prochains mois —, certains s’inquiètent d’un éventuel défaut de paiement du pays.

Même les économistes chavistes en conviennent, un ajustement est inévitable. Le gouvernement dispose de plusieurs leviers économiques : il peut réduire ses dépenses sociales, faire payer l’essence plus cher, libérer le marché des changes, renégocier la dette extérieure, vendre ses réserves en or. Mais, alors que les élections législatives approchent, sa marge de manoeuvre politique se réduit. « Ne rien faire est un choix, le gouvernement met dans la balance le prix de l’inaction et le coût politique d’un ajustement », écrivent sur le site d’information Prodavinci les économistes Asdrubal Oliveros et Carlos Miguel Alvarez. M. Maduro semble décidé à ne pas prendre de risques.

C’est une humiliation nationale