L’algue maudite

Une plage de la commune de Sainte-Anne, en Martinique, envahie par des sargasses, des algues qui dégagent une odeur nauséabonde.
Photo: Patrice Coppee Agence France-Presse Une plage de la commune de Sainte-Anne, en Martinique, envahie par des sargasses, des algues qui dégagent une odeur nauséabonde.

S’il est récurrent, le phénomène naturel a surpris par son ampleur cet été, mobilisant autorités et intervenants de l’industrie touristique. Les Caraïbes et la côte mexicaine de la Riviera Maya ont subi l’assaut d’algues sargasses échouant massivement sur nombre de plages de la région. L’effet déstabilisateur initial passé, autorités et hôteliers ont pris le contrôle.

Les images de cet été et celles transmises dernièrement par les webcams des différentes plages de la région n’ont aucune similitude. La vue d’une plage nettoyée remplace celle d’employés travaillant manuellement à dégager des montagnes d’algues sargasses échouées sur de grandes étendues. La problématique persiste, mais tant les autorités locales que les hôteliers ont pris le contrôle. « Il y en a toujours et ça va probablement durer, quoique l’on puisse s’attendre normalement à ce que ça se calme », indique au Devoir Franck Mazeas, de la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DEAL) — Guadeloupe. Le spécialiste souligne que les crédits ont été débloqués et que le nettoyage des plages touchées a commencé. Des brigades vertes ont été formées en conséquence. En Guadeloupe, sur une cinquantaine de plages, dix ont été touchées. Au moment de l’entrevue téléphonique, à la fin de septembre, il restait encore deux plages problématiques, a souligné l’expert en biologie marine.

Autre région particulièrement visitée par ce phénomène naturel dont l’ampleur a surpris cet été, la Riviera Maya reprenait également le dessus. La zone plus sensible de la côte s’étendait du sud de Cancún à Tulum. Au gouvernement mexicain, on indique qu’une somme de près de 10 millions $US a été engagée et s’ajoute au recrutement de quelque 4600 travailleurs pour débarrasser les plages de ses montagnes d’algues.

Pour sa part, le Secrétariat à l’écologie a souligné en juillet que « si l’on peut utiliser des machines sur certaines plages, le ramassage sera manuel dans les aires protégées, dont certaines sont des lieux de ponte des tortues ». Le ministère de l’Écologie et de l’Environnement a établi 26 directives relatives à l’élimination des sargasses des plages des Caraïbes.

Bref, des États-Unis (Texas) au Mexique, en passant par la Barbade, Porto Rico, la République dominicaine, la Guadeloupe, la Martinique, Saint-Martin ou Tobago, la mobilisation a été générale. Oliver Kluth, vice-président senior au département Ventes et développement des affaires pour les hôtels RIU des Caraïbes, a souligné que le problème n’a pas été ressenti partout, plus visible à Punta Cana et à Cancún-Riviera Maya au plus fort de l’invasion, peu ou pas présent à Cuba et en Jamaïque. RIU est le plus grand propriétaire de centres hôteliers dans la région, proposant près de 40 centres de villégiatures. « C’est un phénomène naturel qui va se déplacer selon les courants et le sens des vents. Les clients comprennent », dit-il. Les vagues de sargasses arrivent de l’Atlantique dans un mouvement est-ouest, pour se disperser dans les Caraïbes et déborder au golfe du Mexique. Une zone qui peut attirer annuellement 35 millions de touristes.

Pas banalisé

Autorités et dirigeants n’ont donc pas banalisé une situation dont les effets débordent le cadre touristique pour englober la pêche. Eric Rodriguez, vice-président du département Développement de produit chez Vacances Sunwing, a survolé la mer des Caraïbes en début d’année. « On pouvait observer d’imposantes vagues qui flottaient, ici et là. Le phénomène est récurrent, mais il s’est intensifié cet été. » Le tout s’est calmé depuis. « On en voit très peu ».

Chez RIU, il a fallu répondre à l’inquiétude des voyagistes européens. « Une délégation européenne est venue à Cancún et Riviera Maya il y a un mois. Ils ont également observé, du haut des airs, que le phénomène peut être visible, qu’il est naturel. Ils ont constaté qu’il n’est pas inquiétant », a précisé Oliver Kluth.

Le dirigeant de RIU insiste : « Nous apprécions l’appui gouvernemental, mais nous prenons soin nous-mêmes de nos plages. » Et il n’y a rien d’autre à faire que de nettoyer quotidiennement, lorsque la situation l’exige. « On procède par un nettoyage avec des engins importants, lorsque la configuration des plages le permet, puis par un nettoyage quotidien. Il n’y a pas d’autre solution », renchérit Franck Mazeas, qui reconnaît que « ça ne se fait pas sans coût ». Tous deux confirment qu’on ne peut savoir si la problématique va persister, mais que la situation est maîtrisée. Les autorités mexicaines parlent de plages sécurisées.

Mobilisation régionale

Aux initiatives locales s’est greffée la contribution de CAR-SPAW, un centre d’activités régional pour les aires et les espèces spécialement protégées, visant à partager l’information, les initiatives et les résultats. Une vigie satellitaire est également en place afin de détecter les mouvements et de prévoir leur déplacement, le cas échéant. « Nous travaillons également en amont, avec le Brésil, l’accumulation des algues sargasses étant présente dans une vaste zone au nord-est du Brésil », a souligné Franck Mazeas.

Dans le rapport compilé par DEAL — Guadeloupe, on peut lire que la problématique des sargasses n’est pas un phénomène nouveau, mais son extension récente aux Caraïbes, en 2011, puis de nouveau cet été, reste encore difficile à expliquer. On retient généralement que ces vagues d’algues brunes « pourraient se former près de la côte atlantique de l’Amérique du Sud, à l’embouchure de l’Amazone. La croissance de ces algues n’y avait jamais été enregistrée auparavant, mais la zone connaît actuellement un développement de sargasses dû à l’approvisionnement en éléments nutritifs importants (pouvant provenir de la côte brésilienne, des rivières, de remontées marines ou encore de la poussière du désert d’Afrique). Les algues pourraient ensuite être transportées à partir de cet endroit jusqu’aux îles des Caraïbes par les courants du nord du Brésil, de la Guyane et des Antilles. »

Il est reconnu qu’elles peuvent dégager une forte odeur lors de leur décomposition, mais qu’elles ne sont pas toxiques pour l’homme. « L’on sait désormais qu’on peut y arriver avec un ramassage quotidien. Et qu’avec un étalement sur une hauteur maximale de dix centimètres, la décomposition se fait rapidement sous l’effet du soleil tout en évitant les odeurs », résume Franck Mazeas.