La colère se mue en violences

Un cadre d’Air France, les vêtements en lambeaux après avoir été pris à partie par des employés, est escorté par des agents de sécurité du transporteur aérien.
Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse Un cadre d’Air France, les vêtements en lambeaux après avoir été pris à partie par des employés, est escorté par des agents de sécurité du transporteur aérien.

Dirigeants agressés, costumes en lambeaux, échappant de peu au lynchage de salariés en colère : l’annonce lundi par Air France d’une nouvelle restructuration menaçant près de 3000 postes a dégénéré en scènes de violences embarrassantes pour l’image de la France à l’étranger.

Aux cris de « à poil, à poil », « démission », le directeur des ressources humaines d’Air France, Xavier Broseta s’est retrouvé torse nu, chemise arrachée, forcé d’escalader un grillage pour échapper à la vindicte de manifestants venus envahir une réunion avec les syndicats. Le responsable de la direction a « manqué de se faire lyncher », a résumé un délégué syndical. Un autre cadre dirigeant, Pierre Plissonnier, responsable de l’activité long courrier, a échappé de peu au même sort, évacué chemise et costume déchirés entre deux agents de sécurité de la rencontre, au siège de la compagnie à l’aéroport parisien de Roissy.

Au final les violences ont fait sept blessés dont un grave, un agent de sécurité qui a dû être hospitalisé, selon la direction. Deux vigiles, dont l’un a été dans le coma mais en est sorti, figurent parmi les blessés, a indiqué un porte-parole de la compagnie. Les cinq autres personnes touchées sont tous des salariés d’Air France, dont le directeur des ressources humaines, Xavier Broseta, Pierre Plissonnier, responsable de l’activité long courrier, et trois autres membres de la direction, a-t-il précisé.

En déplacement au Japon, le premier ministre français, Manuel Valls, s’est dit scandalisé par ces « violences inacceptables ». « La situation de l’entreprise est difficile, mais rien ne justifiera jamais de tels débordements », a-t-il déclaré à l’AFP.

L’image de ces responsables d’une entreprise-vitrine pour la France, malmenés par un groupe de manifestants, vient en opposition des efforts du gouvernement pour attirer les investisseurs en les assurant d’un climat social apaisé en dépit d’un chômage à un niveau record. L’État français a renforcé cette année à 17,6 % sa participation au capital d’Air France-KLM, principal transporteur européen avec la Lufthansa allemande.

« Les violences physiques méritent d’être sanctionnées », a renchéri à Paris le ministre des Transports, Alain Vidalies. Air France a annoncé son intention de porter plainte. L’un des deux dirigeants agressés, Xavier Broseta, a refusé « que soit jeté l’opprobre sur l’ensemble du personnel » affirmant avoir « reçu des témoignages de sympathie par centaines » de syndicalistes et de salariés.

Plusieurs grands syndicats français ont dénoncé les violences. Le SNPL, syndicat majoritaire chez les pilotes d’Air France, a « condamné ces débordements contre les dirigeants » mais aussi « la répression violente de la manifestation des salariés pourtant calme et sereine », selon lui.

3000 postes en deux ans

La colère des personnels a explosé en fin de matinée quand la direction d’Air France a officialisé en comité central d’entreprise un plan de réduction d’activité qui pourrait supprimer près de 3000 postes en deux ans. Dans un climat houleux sur fond d’appel à la grève de quatre syndicats, 1000 à 2000 salariés, selon les estimations, s’étaient rassemblés devant le siège d’Air France. Plusieurs centaines d’entre eux ont interrompu la réunion en réclamant la démission du patron d’Air France/KLM, Alexandre de Juniac, et du p.-d.g. de la compagnie française, Frédéric Gagey.

Le nouveau plan de restructuration, un an après la plus longue grève des pilotes dans l’histoire de la compagnie, fait suite à un précédent qui s’est déjà soldé par 5500 suppressions de postes entre 2012 et fin 2014. Il vise à résorber des sureffectifs évalués par la direction à 2900 postes en 2016 et 2017. La purge concerne 300 pilotes, 900 hôtesses et stewards et 1700 employés au sol.

Pour la première fois, des départs contraints sont envisagés, notamment chez les navigants et certaines bases au sol. Air France assure privilégier les départs volontaires et s’est déclarée lundi après-midi disponible à tout moment pour reprendre les négociations avec les syndicats.

Son projet s’accompagne d’une réduction de voilure pour le réseau long courrier, dont la moitié des lignes sont déficitaires : la flotte, de 107 avions actuellement, devrait perdre 14 appareils en deux ans. Air France prévoit aussi de réduire la fréquence de ses vols sur plus d’une vingtaine de lignes en 2016 et de fermer en 2017 cinq liaisons en Inde et en Asie du sud-est. Selon une source proche de la compagnie, cette dernière espère aussi négocier l’annulation de commandes de Boeing 787 auprès du constructeur américain.

Les administrateurs d’Air France-KLM avaient entériné ce plan jeudi après l’échec de négociations avec les pilotes sur de nouvelles mesures de productivité. La direction demandait au personnel navigant de voler une centaine d’heures de plus par an, sans hausse de rémunération, et de renoncer à des jours de repos, un scénario unanimement rejeté par les syndicats. Le gouvernement a demandé « un effort » aux pilotes, dont la rémunération peut atteindre jusqu’à 250 000 euros par an, tandis que le SNPL accusait la direction d’avoir mené une « parodie de négociations ».

Les importantes réductions de coût des dernières années devraient permettre à Air France de renouer avec les bénéfices en 2015. Mais la compagnie reste prise en tenaille entre la concurrence des transporteurs à bas coûts en Europe et celle de ses homologues du Golfe sur le long courrier.