S’affranchir des énergies fossiles

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
La conférence de Paris (COP21), prévue du 30 novembre au 11 décembre prochains, pourrait notamment déboucher sur des encadrements des émissions de gaz à effet de serre (GES) ou des mesures pour fixer un prix sur le carbone.
Photo: Source Courtoisie de Kinder Morgan Canada La conférence de Paris (COP21), prévue du 30 novembre au 11 décembre prochains, pourrait notamment déboucher sur des encadrements des émissions de gaz à effet de serre (GES) ou des mesures pour fixer un prix sur le carbone.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

De plus en plus de grands investisseurs, à travers le monde, choisissent de retirer leur argent des énergies fossiles en réponse à la pression de militants, mais au Canada, peu d’entre eux ont emboîté le pas.

Des professeurs se relayaient au micro, sur le campus de l’Université McGill, pour parler des changements climatiques et des enjeux énergétiques en ce début d’après-midi ensoleillé, le 24 septembre dernier. Autour, des dizaines d’étudiants écoutaient et une quinzaine de tentes demeuraient plantées devant le pavillon James, siège de l’administration de l’université. Des pancartes et de larges bannières affichaient des slogans comme « The climate crisis is not an investment », « Les oléoducs ne passeront pas » ou « It’s not an investment if it’s wrecking the planet ».

Entre le 21 et le 25 septembre, l’association Divest McGill organisait pour la première fois une semaine complète de mobilisation. Son but ultime consiste à convaincre l’université de retirer ses investissements liés aux énergies fossiles, estimés à près de 70 millions, dans son fonds de dotation de 1,3 milliard. Depuis février 2015, le conseil d’administration de McGill a chargé le Committee to Advise on Matters of Social Responsibility (CAMSR) de se pencher sur la question et de lui formuler des recommandations. Mais les militants s’impatientent. Ils ont donc dormi devant les locaux de l’administration et mené une semaine de sensibilisation pour tenter de convaincre l’université de geler ces investissements en attendant la réponse du CAMSR.

Exemples américains

Ce mouvement est loin d’être isolé. Il s’imbrique dans un courant planétaire amorcé il y a quelques années sur les campus américains. Les Universités Stanford et Syracuse, par exemple, ont plié et annoncé un désinvestissement des énergies fossiles. Cette démarche, notamment promue par l’organisme 350.org, a essaimé hors des établissements universitaires.

Le 22 septembre dernier, l’association Divest-Invest a annoncé que près de 430 institutions à travers le monde, dont l’ensemble des investissements totalise 2600 milliards de dollars, avaient choisi de retirer leur argent du secteur des énergies fossiles. Parmi les revirements les plus spectaculaires, le Rockefeller Brothers Fund, créé par les héritiers de John D. Rockefeller dont la fortune provenait des profits de la pétrolière Standard Oil, a annoncé en septembre 2014 qu’il cessait d’investir dans les énergies fossiles. Au Canada, les membres de l’Association médicale canadienne (AMC) ont voté le 26 août dernier pour un désinvestissement de 1,8 million de ce secteur à travers leur fonds de 29 millions. Mais les coups d’éclat de cette envergure demeurent rares au pays.

Selon Olivier Gamache, président-directeur général du Groupe investissement responsable (GIR), la question du désinvestissement des énergies fossiles constitue un « éléphant dans la pièce » chez les cercles d’investisseurs. « Je ne dirais pas qu’ils évitent la question, mais ils préfèrent peut-être tenir leurs discussions sur le sujet à huis clos, de manière un peu cachée, loin de l’opinion publique, pour essayer de prendre la meilleure décision par rapport à leur devoir fiduciaire », dit-il à l’autre bout du fil. Il note aussi que certaines stratégies d’investissements responsables de cet ordre sont plus complexes à mettre en pratique au Canada, en raison du poids du secteur énergétique dans l’économie locale et dans l’indice S&P/TSX.

Selon Deb Abbey, directrice générale de l’Association pour l’investissement responsable (AIR), l’un des obstacles au désinvestissement réside dans le fait que des investisseurs jugent que cette démarche ne mettra pas fin aux activités des entreprises ciblées. « La plupart des chefs de file dans le secteur du pétrole et du gaz sont des sociétés publiques, indique-t-elle par courriel en réponse aux questions du Devoir. Plusieurs investisseurs responsables croient qu’en désinvestissant, plutôt qu’en engageant un dialogue, ils vont perdre leur influence sur ces entreprises. »

Pour Chloé Laflamme, organisatrice au sein de Divest McGill, l’important n’est pas de provoquer un impact économique, mais plutôt de stigmatiser une industrie qui conserve un grand pouvoir d’influence sur la société, comme ce fut le cas pour le désinvestissement des compagnies de tabac. « Ce n’est pas une question financière, parce que si on vend nos actions, probablement que d’autres vont les acheter, admet-elle. Mais si une grande université enlève toutes ses parts, elle ne retire pas seulement son argent, elle montre qu’elle ne croit plus en cette industrie. »

Décarbonisation c. désengagement

« La stratégie qui prend le plus d’ampleur en ce moment, c’est la stratégie de décarbonisation », note plutôt Olivier Gamache. Un constat partagé par Mme Abbey. Il s’agit d’« une forme de désinvestissement sélectif », par lequel l’investisseur retire son argent des entreprises les plus polluantes pour réduire l’empreinte écologique du portefeuille, sans nécessairement mettre une croix sur le secteur des énergies fossiles.

Sébastien Collard demeure sceptique devant ces approches plus modérées. « C’est un plaster mis sur une fracture, qui nous donne bonne conscience, mais qui ne règle pas le problème », a-t-il dit en entrevue après sa présentation donnée à l’Université McGill dans le cadre du Fossil Free Week. Neuropsychologue à l’Institut en réadaptation en déficience physique de Québec, il a lancé, pour laisser un monde meilleur à ses trois enfants, le mouvement Recycle ta caisse, qui demande un désinvestissement des énergies fossiles de la part de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ). En croisant des données, il a évalué que le bas de laine des Québécois consacrait au moins 8,8 milliards à des entreprises dans le domaine du charbon, du gaz et du pétrole. Plusieurs organisations écologistes l’ont soutenu dans ses revendications, en plus du mouvement Élan global, qui a repris son discours.

« La CDPQ n’investit pas de façon idéologique, morale ou subjective », répond Maxime Chagnon, porte-parole de la CDPQ. Ses pratiques d’investissement responsable s’articulent plutôt autour de l’engagement actionnarial dans le but d’encourager de meilleures pratiques chez les entreprises. « Ce ne serait pas responsable de se désengager complètement d’un secteur aussi important de l’économie. On a aussi le mandat d’aller générer du rendement. » Mais, selon Sébastien Collard, si la CDPQ ne désinvestit pas des énergies fossiles, « il y a aussi un risque financier pour les Québécois de perdre de l’argent ».

Car des raisons économiques sont désormais invoquées pour justifier le désinvestissement. « C’est une question morale qui devient une question purement financière », reconnaît Olivier Gamache. « Un certain nombre de gestionnaires de portefeuilles désinvestissent en raison des risques d’actifs délaissés [stranded assets», souligne Deb Abbey. La valeur aujourd’hui accordée par les marchés à des réserves de pétrole ou de charbon risque de s’effondrer si ces dernières venaient à ne jamais pouvoir être exploitées. La conférence de Paris (COP21), prévue du 30 novembre au 11 décembre prochains, pourrait notamment déboucher sur des encadrements des émissions de gaz à effet de serre (GES) ou des mesures pour fixer un prix sur le carbone. « Quel sera l’impact sur les compagnies qui possèdent des réserves, qui n’auront en soi presque plus de valeur, puisqu’on ne pourra plus les exploiter si on ne veut pas dépasser le seuil de deux degrés Celsius de réchauffement évoqué par la communauté scientifique ? se questionne M. Gamache. Il y a un sentiment que des mesures seront mises en place à court et à moyen terme et pourraient avoir un impact direct sur la valeur des actifs de certaines de ces compagnies. »