Perspectives - Autres pays, autres moeurs

On s'inquiète de plus en plus, aux États-Unis comme en Europe, de la prodigalité des gouvernements. Si certains craignent ouvertement que l'un de ces pays finisse, à force d'accumuler les déficits, par subir le même sort que les vulgaires républiques de bananes, d'autres appellent les tribunaux à leurs rescousses pour ramener à l'ordre les inconscients. Appartenant en ce domaine à un autre monde, le Canada débat pendant ce temps de l'importance qu'auront les surplus cette année.

Les questions de finances publiques ont beau ne pas être les plus passionnantes qui soient, l'appel, mardi, de la Commission européenne aux tribunaux pour contester la dispense récemment accordée à la France et à l'Allemagne en matière d'équilibre budgétaire avait de quoi frapper l'esprit. Il n'est pas souvent donné de voir un pays riche obligé de rendre formellement des comptes sur sa gestion des finances publiques. Sur le gril depuis des mois à cause de déficits publics répétés dépassant la limite fixée à 3 % du produit intérieur brut (PIB), les deux pays fautifs pensaient bien, pourtant, s'être tirés d'affaire en convainquant le Conseil des ministres des Finances de l'Union, à la fin du mois de novembre, de suspendre l'application des sanctions prévues dans le traité de Maastricht en échange de vagues promesses de réduction de leurs déficits.

Le ministre des Finances allemand, Hans Eichel, n'a pas caché sa colère à l'égard des commissaires, à qui il a rappelé que leur mission était de rechercher «la coopération et non l'affrontement». Confiant en la force de persuasion, ou en la force tout court, des deux géants de l'Union, le premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin, a dit de son côté «respecter la décision de la commission», mais «ne pas être inquiet quant au résultat» de ce recours exceptionnel. La Commission européenne s'est quant à elle empressée de minimiser la portée de son action. «Ce n'est pas l'aspect économique de la décision du conseil qui est mis en cause devant la cour de justice, protestait-elle, mais seulement les questions de procédure.»

Bien que vexées de se faire faire la leçon, l'Allemagne et la France n'en reconnaissent pas moins la nécessité de reprendre le contrôle de leurs dépenses publiques. Confronté à une économie plus que chancelante, Berlin a d'ores et déjà mis en branle une série de réformes sociales difficiles. Quant à la France, son ministre des Finances, Francis Mer, répétait hier que la réduction des déficits était devenue «impérative.»

Le spectre argentin

La France et l'Allemagne n'ont pas été les seules à se faire sonner les cloches ces derniers jours à cause de leurs déficits budgétaires répétés. L'administration Bush s'est également vu sermonner, la semaine dernière, dans un rapport du Fonds monétaire international (FMI). Soulignant qu'au rythme où vont les dépenses en matière de défense et les baisses d'impôt à Washington, le déficit budgétaire américain s'élèvera l'année prochaine à 500 milliards ou 4,5 % du PIB, l'institution internationale, surtout habituée de faire la leçon aux pays en voie de développement, ajoute qu'avec 40 % de leur dette détenue par des étrangers, les États-Unis présentent «un niveau inédit d'endettement extérieur pour un pays industrialisé». Elle recommande un changement de cap complet avant que les dépenses publiques ne fassent trop sentir le poids du vieillissement des baby-boomers.

Cette prise de position arrive aux États-Unis alors que de plus en plus de voix s'élèvent pour dénoncer les périls que fait courir la gestion des finances publiques par l'administration Bush. Encore récemment saluées pour leur effet tonifiant sur l'économie, ses trois vagues successives de baisses d'impôt apparaissent aujourd'hui irresponsables à plusieurs analystes. De telles décisions seront extrêmement difficiles à renverser dans l'avenir, notent-ils, parce que coûteuses politiquement. Bien qu'il soit encore «raisonnable», le dépérissement graduel des finances publiques qui en résultera, dit par exemple l'ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton, Robert Rubin, risque de dépasser un point où il s'exposera aux humeurs des marchés et à leur propension à la panique. La publication, cette semaine, du livre de son successeur républicain, Paul O'Neill, n'a rien fait pour arranger les choses. On y apprenait en effet que, pour le vice-président Dick Cheney, les «déficits n'ont pas d'importance».

De là à dire que la menace d'un désastre financier à la mode tiers-mondiste plane sur les États-Unis, il n'y a qu'un pas que quelques analystes et plus d'un démocrate ne se gênent plus de faire en cette année d'élections présidentielles. «L'Argentine a conservé la confiance des investisseurs internationaux presque jusqu'à la fin des années 90, écrivait la semaine dernière le chroniqueur du New York Times, Paul Krugman. Ce bel optimisme s'est avéré folie lorsque la confiance s'est effondrée.»

L'administration Bush rejette du revers de la main toutes ces critiques. Elle ne se dit pas moins préoccupée par la question et assure que le déficit sera réduit de 2 % d'ici cinq ans.

Goodale

Pendant ce temps, au Canada, le nouveau ministre des Finances, Ralph Goodale, entreprenait cette semaine sa tournée prébudgétaire. De passage à Montréal, il se disait extrêmement préoccupé par l'état des finances publiques. «Il est évident que le gouvernement fédéral est aux prises avec des tensions financières pendant le présent exercice et qu'il le sera également au cours des deux à trois prochaines années», déclarait-il. On ne parle toutefois pas de déficit en dépit des nombreuses calamités qui se sont abattues sur le pays cette année, telles que l'envolée du dollar canadien, l'épidémie de SRAS, la vache folle, les feux de forêt dans l'Ouest ou la panne d'électricité en Ontario.

Il est en effet question d'un surplus qui s'élèverait «seulement» à 2,3 milliards, dit le ministre, mais que les partis d'opposition situent plutôt à quatre, voire huit milliards. Un surplus qui permettrait de boucler un septième budget excédentaire consécutif.

Le ministre n'en a pas moins souhaité que l'on redouble d'effort pour rationaliser les dépenses. Pour avoir un sac plein de cadeaux en cette veille d'élections générales, dit l'opposition. Pour dépenser plus efficacement et continuer à rembourser la dette, assure Ralph Goodale.

Autre pays, autres moeurs, concluront certains. Autres temps, autres moeurs, corrigeront d'autres personnes qui ont encore en mémoire un Canada pas si lointain.