Le «statu quo» monétaire de la Fed fait plonger les marchés

New York — Wall Street a fortement baissé vendredi, au lendemain d’une réunion de la Réserve fédérale qui a inquiété par son analyse de l’économie sans rassurer sur sa politique monétaire : le Dow Jones a perdu 1,7 % et le Nasdaq 1,4 %.

Selon des résultats définitifs, l’indice vedette Dow Jones a cédé 289,95 points à 16 384,79 points, et le Nasdaq, à dominante technologique, 66,72 points à 4827,23 points. L’indice élargi SP 500, jugé le plus représentatif par de nombreux investisseurs, a reculé de 1,61 %, soit 32,12 points, jusqu’à 1958,08 points.

À Toronto l’indice a abandonné 140,26 points, à 13 646,90.

« En ne relevant pas ses taux, la Réserve fédérale (Fed) a prolongé les incertitudes… et la Bourse n’aime pas les incertitudes », a résumé Bill Lynch, de Hinsdale Associates. À l’issue d’une réunion de politique monétaire sur laquelle régnait une très forte incertitude, la banque centrale américaine a maintenu jeudi ses taux au niveau presque nul où ils se trouvent depuis 2008. La Fed conserve ainsi en l’état son soutien à l’économie.

Wall Street a initialement hésité sur la réaction à adopter mais, vendredi, elle s’est clairement décidée pour le pessimisme, dans le sillage de la Bourse de Tokyo et des places européennes. « En premier lieu, on se préoccupe de ce qui inquiète tant la Fed » pour la pousser à maintenir sa politique en l’état, a expliqué Michael James, de Wedbush Securities.

La banque centrale a accompagné sa décision d’un communiqué très prudent sur la situation économique mondiale et sa présidente, Janet?Yellen,?a?ensuite confirmé cette impression en faisant plus explicitement allusion au ralentissement chinois?et?à?ses?conséquences pour l’économie américaine.

En ne relevant pas ses taux, « la Fed admet en un sens que l’économie ne va pas si bien et ce n’est pas de bon augure pour les bénéfices des entreprises à l’approche des résultats du troisième trimestre en octobre », a jugé M. Lynch.

Pression sur la BCE

Outre-atlantique, la Banque centrale européenne (BCE) s’est employée vendredi à rassurer sur sa capacité à soutenir encore plus la zone euro en cas de besoin, après avoir été mise sous pression par le statu quo décidé par la Fed. L’euro risque donc de s’apprécier par rapport au dollar. Il a atteint son plus haut niveau depuis trois semaines vendredi matin, à 1,1460 dollar.

Et qui dit euro fort, dit baisse du coût des biens importés et in fine ralentissement de la hausse des prix, que la BCE tente de redynamiser depuis des mois. Une mauvaise nouvelle alors que l’inflation est sortie du territoire négatif où elle avait plongé en janvier, mais reste très basse (+0,1 % sur un an en août), très loin des 2 % visés par la BCE.

Le cours de l’euro est « au premier plan de notre tableau de bord », a réagi vendredi à Paris Benoît Coeuré, membre du directoire de la BCE, même si l’institution de Francfort ne vise pas un niveau précis pour la monnaie européenne.

Et si les taux ne remontaient jamais ?

On le voit. Plus le temps passe, plus les instituts monétaires vont avoir du mal à retirer leurs mesures de soutien à l’économie.

Pour certains, la Fed a suivi la voix de la raison. Pour d’autres, son choix confirme qu’en matière de politiques monétaires, plus rien ne sera comme avant. En décidant, jeudi, de ne pas relever ses taux directeurs, proches de zéro depuis 2008, la Réserve fédérale américaine a dans tous les cas ravivé une question-clé : et si les banques centrales étaient incapables de retirer leurs soutiens exceptionnels à l’économie ?

Le débat peut paraître technique. Mais il en cache un autre, plus angoissant encore : la croissance mondiale retrouvera-t-elle un jour sa vigueur d’avant la crise ? Pour le comprendre, il faut rappeler, comme le fait Urszula Szczerbowicz, économiste au Centre de recherche français dans le domaine de l’économie internationale (Cepii), que « les banques centrales des pays industrialisés ont déployé une gamme d’outils inédits ces sept dernières années ».

En théorie, toutes ces mesures sont destinées à être abandonnées une fois la croissance, l’emploi et l’inflation repartis. Problème : si l’emploi et la croissance ne vont pas si mal aux États-Unis, l’inflation y est toujours trop faible. Dans la zone euro, les trois sont décevants. Le Japon, lui, peine à sortir du piège déflationniste où il s’enfonce depuis quinze ans. Pour compliquer le tout, le ralentissement chinois fait craindre que l’économie mondiale flanche à nouveau. Résultat : les banques centrales sont paralysées. La Fed, comme les autres, redoutent de commettre une erreur qui replongerait le monde dans la même tempête qu’en 2008. Ou pire.

« Plus on attend, plus il est difficile de sortir des politiques monétaires expansionnistes », prévient Patrick Artus, chez Natixis, redoutant que ces dernières ne soient devenues irréversibles. D’abord parce qu’aux États-Unis, au Royaume-Uni, au Japon et dans une grande partie de l’Europe, le marché du travail ne fonctionne plus comme avant. Le plein-emploi peut être atteint, comme c’est le cas outre-Atlantique, sans que cela n’engendre de hausse de salaires et de tensions inflationnistes comme dans les années 1970.

Résultat : les banques centrales sont piégées. Tant que les anticipations d’inflation n’approchent pas leur cible de 2 %, elles ne peuvent pas retirer leurs mesures non conventionnelles.

Autre problème : les taux d’intérêts ont été si bas, pendant si longtemps, que la plupart des portefeuilles obligataires contiennent aujourd’hui beaucoup de dettes souveraines émises à taux bas. Une hausse du loyer de l’argent risque donc d’engendrer des pertes massives pour ces établissements, puisque la valeur des obligations évolue de façon inverse au taux.

Voilà de quoi faire hésiter les banquiers centraux, qui ont également pour mission secondaire d’assurer la stabilité financière.