Chine, la grande mutation

La croissance économique de la Chine continue de ralentir en dépit des mesures prises par le gouvernement. 
Photo: Peter Parks Agence France-Presse La croissance économique de la Chine continue de ralentir en dépit des mesures prises par le gouvernement. 

Des coûts qui s’envolent, une demande qui flanche, des prix de vente sacrifiés et des grèves d’ouvriers : Song Denggan, directeur d’une mine, évoque ses préoccupations et enchaîne les cigarettes, hanté par le spectre d’une stagnation industrielle sur fond de douloureuse transition du modèle économique chinois.

Le site d’extraction de minerai de fer que dirige M. Song — dans le Hebei, province du nord de la Chine — illustre les défis que doit relever le pays, en passant d’une économie dépendant de l’industrie lourde et des exportations vers un modèle de croissance nourri par la consommation intérieure.

« Entre la situation actuelle et celle d’il y a quelques années, il n’y a rien à voir, dit en soupirant l’industriel aux cheveux gris. Le mieux qu’on puisse espérer, c’est une stabilisation. »

À travers la Chine, les entreprises industrielles traditionnelles — souvent des groupes étatiques — se débattent avec un endettement important et de sévères surcapacités, payant le prix d’une folle expansion dopée par le crédit.

Les années d’euphorie sont révolues : la deuxième économie mondiale devrait enregistrer cette année sa plus faible croissance depuis un quart de siècle.

La mine de M. Song a tenté d’augmenter sa cadence de production pour compenser la chute des cours du minerai. Mais sous pression, les mineurs se sont mis en grève.

À l’entrée du site, une grande bannière rouge est suspendue : « Nous voulons nos salaires ! »

« Nous devons maintenir la production, et même l’accroître. Mais dans le même temps, nos coûts ne cessent de s’alourdir », déplore Song Denggan, interrogé par l’AFP.

« Dans l’industrie sidérurgique, on ressent durement l’impact du changement », ajoute-t-il.

Des difficultés partagées par la plupart des entreprises de charbon, de ciment ou d’acier.

Elles avaient pleinement profité du boom des infrastructures à la fin des années 2000, puis de la fièvre du marché immobilier. Mais celui-ci s’est nettement refroidi, la surabondance de l’offre finissant par faire fléchir les prix et paralysant les promoteurs.

Certaines régions du nord de la Chine ont enregistré au premier semestre une croissance inférieure à 4 %. Et à l’échelle nationale, l’activité manufacturière s’est nettement contractée en août.

« Beaucoup des industries historiques sur lesquelles la Chine avait massivement édifié son économie sont au bord de la récession », souligne Christopher Balding, économiste à la HSBC Business School de l’université de Pékin.

Le plan de relance colossal adopté par Pékin après la crise financière de 2008 — quelque 600 milliards de dollars — a surtout bénéficié aux groupes étatiques, finançant des projets d’expansion dans des secteurs industriels obsolètes, aujourd’hui en crise.

« Une grosse partie de l’économie chinoise ces dix dernières années a consisté en des investissements qui ont créé beaucoup d’activité mais pas de croissance véritable », estime même Michael Pettis, professeur de finances à l’université de Pékin.

Les provinces industrielles « voudraient bien que ça continue comme ça », mais avec beaucoup de gouvernements locaux lourdement endettés, « les marges de manoeuvre sont limitées », a-t-il expliqué à l’AFP.

L’objectif de Pékin est désormais d’encourager les investissements privés et de doper la consommation des ménages pour en faire le nouveau moteur de l’économie, alors que plongent les exportations.

Ce sursaut attendu de la demande intérieure est crucial dans le Hebei, avec ses capacités de production annuelles de 286 millions de tonnes (en 2013) — davantage que toute l’Union européenne.

Recréer ailleurs les millions d’emplois appelés à disparaître dans l’industrie lourde apparaît une gageure, même si les autorités misent sur l’essor des industries de haute technologie et des services.

De fait, d’immenses centres commerciaux se sont multipliés dans les métropoles, le géant du commerce électronique Alibaba a connu une ascension spectaculaire, et le tourisme chinois s’envole. Mais même ces secteurs voient leur dynamique s’enrayer.

« Réduire les investissements [dans l’industrie] revient à fermer les usines non productives, et si vous licenciez les ouvriers, la consommation ne peut qu’en souffrir », observe M. Pettis.

Le centre commercial « Juran Home » de Xingtai, à une heure de la mine de M. Song, est emblématique de ces difficultés.

On y trouve des boutiques de bricolage, de meubles et de papier peint. Mais le site est quasiment désert en semaine et guère davantage fréquenté les week-ends.

« Mon patron n’est pas content. Il n’y a rien d’autre à faire que de casser les prix », déclaré Du Zhiyan, un employé de 26 ans.

De même, les beaux jours ne reviendront plus pour M. Song : le marché du minerai pourrait se ressaisir, « mais on reviendra jamais à la situation qu’on connaissait », souligne ce dernier, tirant sur sa cigarette.