Défendre farouchement les acquis sociaux

Réginald Harvey Collaboration spéciale
«On réclamera au sommet de Paris en décembre que les gouvernements mettent en œuvre des politiques de développement durable qui vont faire en sorte que les entreprises et le monde du travail s’inscriront dans le virage écologique », affirme le président de la CSN, Jacques Létourneau.
Photo: Source Alexandre Shields «On réclamera au sommet de Paris en décembre que les gouvernements mettent en œuvre des politiques de développement durable qui vont faire en sorte que les entreprises et le monde du travail s’inscriront dans le virage écologique », affirme le président de la CSN, Jacques Létourneau.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Le tissu social québécois s’effrite et risque de se décomposer davantage, en vertu des choix politiques actuels retenus par les libéraux de Philippe Couillard : leur lutte acharnée au déficit zéro emporte en partie pour l’instant, dans sa froideur comptable, les acquis sociaux et les projets de société en gestation. La Confédération des syndicats nationaux (CSN) entend s’opposer fermement à cette forme de gouvernance et prend position sur les grands enjeux sociaux actuels au Québec.

La CSN a de tout temps été à l’avant-garde dans le débat public entourant une société plus juste et le mieux-être des collectivités qui la composent. Aujourd’hui, son président Jacques Létourneau s’inscrit dans le courant historique de ce mouvement presque centenaire (94 ans) ; les travailleurs font actuellement face d’abord et avant tout à un défi majeur : « Le premier de tous, c’est de protéger les acquis sociaux dont le Québec s’est doté au cours des dernières années. »

Il se montre dans ce sens extrêmement préoccupé à la vue des parents qui se mobilisent et s’insurgent contre les ravages causés au système d’éducation : « On décrie depuis des années les effets des politiques de compressions budgétaires sur les services publics ; on peut les mesurer, mais ils atteignent maintenant une telle ampleur qu’on peut presque parler de jamais vu. »

Il demeure fidèle aux idées défendues depuis des décennies par la centrale : « On n’annonce là rien de bien pour l’avenir si on tient compte, à la sortie de la commission sur la fiscalité, du fait que le gouvernement prévoit d’introduire des mesures régressives, comme les nouveaux tarifs des taxes de vente. En posant ces choix, on ne s’en ira pas vers plus d’équité et de justice sociales, mais on se dirigera de plus en plus vers le modèle américain ou de certains états canadiens où les écarts entre les plus riches et les plus pauvres ne cessent de s’élargir. »

L’État ne s’administre pas de la même manière qu’une entreprise : « C’est le gouvernement qui devrait avoir la responsabilité de gérer les biens collectifs et, dans le fond, ses membres sont en train carrément de les déconstruire et de les détruire ; ces gens-là se comportent comme des gestionnaires privés qui sont en train de privatiser et de sous-traiter les services. »

Emploi et santé durement touchés

Le président considère cette manière d’agir comme une catastrophe dans le secteur du travail : « Il y aura des impacts sur des emplois de qualité ; quand on laisse entendre qu’on pourrait privatiser une partie des ventes de la SAQ, ce qu’on attaque en premier lieu ce sont ces emplois-là : on transfère dans le privé la vente de l’alcool à des gens qui vont travailler au salaire minimum dans des drugstores ou des dépanneurs. »

Le Québec tend à devenir une copie conforme du reste du Canada : « Le gouvernement prétend qu’il manque d’argent et qu’il est obligé d’effectuer des coupes ; il s’applique donc à revoir complètement le modèle québécois : il coupe les CPE, il attaque les régimes de retraite, les sociétés d’État comme la SAQ, les programmes spécifiques développés dans les milieux scolaires, les cégeps, etc. Il y a là de quoi d’inquiétant qui se répercutera inévitablement sur l’emploi. »

Il fait appel à d’autres exemples : « Ils sont affairés à revoir tous les mécanismes de formation professionnelle du marché du travail et ils ont aboli toutes les instances de concertation locale et régionale servant à la création d’emplois de qualité. Il est donc clair qu’ils mettent la hache dans un ensemble d’acquis sociaux et syndicaux. »

En santé, Jacques Létourneau considère que les usagers du réseau sont plutôt bien servis quand « ils sont pris en charge à leur entrée dans un hôpital », ce qui n’est pas le problème en soi, qui est d’une autre nature : « Il ne faut pas se conter d’histoire, et il est certain que les gens travaillant dans le réseau tiennent les services à bout de bras, de l’infirmière au préposé aux bénéficiaires en passant par les gens de l’accueil et du soutien. Ces personnels s’appliquent à dispenser la même qualité des services malgré toutes les réformes effectuées et les coupes subies depuis 20 ans. »

Il tire cette sombre observation d’une récente tournée du Québec : « Les gens du réseau de la santé sont à fleur de peau et ils nous disent que celui-ci est en train de craquer parce qu’il n’y a pas de reconnaissance salariale et parce que les conditions de travail n’ont pas bougé depuis à peu près 25 ans. »

Et dans un pareil contexte, « le ministre Barrette a décidé de gérer tout cela à partir de son bureau en ne considérant à peu près pas les gens qui évoluent dans les milieux de travail sur le terrain : c’est la formule explosive parfaite pour faire en sorte qu’à un moment donné les murs commencent à s’effriter, ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour les travailleurs et la population. »

Incertitude en environnement

La CSN adoptera sous peu une politique énergétique lors de son conseil confédéral. Entre-temps, Jacques Létourneau se prononce sur les grandes questions de l’heure en cette matière. Relativement au pipeline de TransCanada et aux sables bitumineux, la CSN déplore en partie l’aplaventrisme et l’ambivalence du gouvernement Couillard par rapport au fédéral dans ces dossiers : « On sait très bien que ces choix vont dans le sens contraire d’une politique énergétique durable pour le Québec et qu’ils ne s’inscrivent pas du tout dans celui d’une réduction des gaz à effet de serre. »

En résumé, « on pense que le gouvernement pourrait être beaucoup plus proactif et mettre en perspective dans ce dossier toute la question de l’électrification du transport en commun, en matière de développement et de création d’emplois. On réclamera au sommet de Paris en décembre que les gouvernements mettent en oeuvre des politiques de développement durable qui vont faire en sorte que les entreprises et le monde du travail s’inscriront dans le virage écologique. »

Le sur place des négos

Et bien sûr, le chaud dossier des négociations dans le secteur public mobilise actuellement la centrale. Le président Létourneau en cerne les divers aspects dont il sera largement question au cours des prochains mois tout en tenant ces propos qui illustrent bien l’état de la situation pour l’instant : « Le portrait de la négociation pour la CSN apparaît dans la recherche d’un mandat de grève dès maintenant. »

La raison en est simple : « La partie gouvernementale a déposé ses offres en décembre 2014 et rien n’a bougé depuis ce temps. On a un ministre du Conseil du trésor qui demeure toujours dans la même logique d’assainissement des finances publiques. »