Perspectives - Le réchauffé

Les prochaines étapes dans l'affaire Parmalat offrent déjà un petit air de déjà-vu. Cet Enron à l'italienne aboutira à des projecteurs braqués sur le travail de vérification comptable et sur un resserrement du cadre réglementaire. Quant aux 4000 employés italiens et aux 100 000 épargnants détenteurs de titres du transformateur laitier, ils seront une nouvelle fois les dindons de la farce dans cette suite prévisible, au demeurant souhaitable mais combien réductrice.

Outre l'élément de fraude associé au détournement présumé de fonds par le président et fondateur, l'affaire Parmalat est devenue une version italienne du scandale Enron. Malgré la taille différente des chiffres, les deux dossiers sont identiques en ce sens qu'ils se nourrissent de malversations et de pratiques comptables créatrices. On devine donc la suite: le cabinet de vérification comptable sera écorché, sinon secoué dans ses fondements, et l'encadrement réglementaire sera renforcé. Après tout, il faut travailler à rétablir rapidement l'unique ingrédient du marché financier, soit la confiance. Mais on oubliera une nouvelle fois que cette confiance repose sur un autre ingrédient unique, soit la crédibilité, qui s'est effritée à un rythme dangereusement effréné ces dernières années.

Certes, aucun encadrement ni aucune action correctrice, que celle-ci vise un impact a priori ou a posteriori, ne saurait prévenir les fraudes et les malversations. Tout au plus peut-on réduire les probabilités que de tels scandales se reproduisent en introduisant des mesures dissuasives que l'on voudra plus musclées, en retirant de l'exotisme à l'application et à l'interprétation des normes comptables, en centralisant et en renforçant l'encadrement réglementaire.

Dans l'intervalle, les individus responsables seront, d'un côté, emprisonnés et confrontés à de lourdes pénalités financières. De l'autre, les employés perdront emploi et caisse de retraite pendant que les épargnants détenteurs de titres voudront récupérer leur avoir en multipliant les recours au civil. Et entre les deux... Un petit air de déjà-vu, donc.

Pourtant, l'affaire Enron est riche d'enseignement en ce sens qu'elle comporte d'autres facettes tout aussi riches en enseignement. On a pu penser au rôle des agences de notation, qui avaient confirmé la cote de solvabilité du géant américain de l'énergie quatre jours avant qu'il ne demande la protection de la cour. Que dire des analystes des firmes de courtage? Il appert que 10 analystes sur 15 recommandaient fortement l'achat du titre d'Enron le jour même où l'entreprise dévoilait un trou de 600 millions dans ses états financiers. Que dire des firmes de courtage, qui multipliaient alors les intéressements auprès de leurs analystes pour qu'ils accouchent de ces recommandations favorables servant à soutenir le développement de leur division banques d'affaires?

Que dire, aussi, de ces programmes d'options d'achat d'actions invitant les hauts dirigeants à rechercher les résultats immédiats, au risque de gonfler artificiellement la performance affichée? Et du conseil d'administration, qui a fermé les yeux sur la multiplication d'écritures hors bilan et la prolifération de sociétés satellites, une manoeuvre ayant servi à masquer l'endettement véritable d'Enron?

Et que penser de ces banques — même canadiennes — condamnées à verser de riches pénalités, soupçonnées qu'elles ont été d'avoir aidé le courtier en énergie dans l'orchestration de ses transactions financières complexes?

L'affaire Parmalat n'est donc pas très différente, avec les projecteurs braqués aujourd'hui sur l'activité de vérification du cabinet d'experts-comptables et sur la connaissance véritable des faits par les banquiers du transformateur laitier. Et dans le cas de Parmalat comme dans celui d'Enron, les petits épargnants se demandent s'ils n'ont pas été invités à acheter des titres de l'entreprise par ces mêmes banques désireuses de protéger leurs créances engagées dans une aventure qu'elles savaient en perdition.

C'est un peu, beaucoup, cela, le modèle de la convergence qui, dans l'industrie financière, place l'intermédiation sous le sceau du décloisonnement et de la concentration. On veut y opposer un modèle comptable qui reposera inexorablement sur des principes communs et des normes internationales. On tendra à privilégier l'uniformisation et la transparence, au prix d'une plus grande volatilité des données d'un exercice à l'autre.

On veut également y opposer une concentration de l'encadrement réglementaire à l'américaine. En Italie, on pense désormais répondre à une tendance européenne en concentrant ainsi, au sein d'un seul organisme de surveillance, les quatre instances que compose son actuel système de régulation. La France — qui a eu son Vivendi — a agi de la sorte le mois dernier après le Royaume-Uni, en décembre 2001.

On veut donc resserrer les contrôles au sein d'une seule autorité, comme c'est le cas avec la Securities and Exchange Commission (SEC) des États-Unis. Comme ce sera le cas, à une échelle différente, avec la nouvelle Agence nationale d'encadrement du secteur financier, qui verra le jour au Québec le 1er février prochain. On parle, ici, de deux modèles d'encadrement décloisonnés qui tentent ultimement d'éviter de placer la régulation sous l'influence d'une industrie financière elle aussi toujours plus centralisée.

Quand on voit comment cette industrie peut, parfois, manoeuvrer afin de protéger ses intérêts commerciaux...