Le rêve américain est dans le rouge

Les fêtes de fin d'année passent, les factures restent. Elles rejoignent la montagne de dettes des Américains, qui a plus que doublé en dix ans pour atteindre des niveaux records difficilement supportables pour nombre de familles.

New York — Chez Bruce et Lorraine Esbensen, un couple de Pennsylvanie, les problèmes ont commencé il y a six ans par un mariage au-dessus de leurs moyens. «Les créanciers nous appelaient [..], c'était devenu tellement pénible que je ne voulais plus répondre au téléphone», raconte Lorraine. Des conseillers financiers ont aidé le couple à rééchelonner sa dette pour l'éponger sur quatre ans. Aujourd'hui, «nous joignons tout juste les deux bouts mais nous avons ouvert un plan d'épargne retraite et nous faisons attention à nos dépenses», explique Lorraine.

Ce cas n'est pas isolé puisque la dette globale des ménages américains s'élevait à 1980 milliards $US en octobre 2003, selon la Réserve fédérale, soit 18 700 $US par foyer. Parallèlement, le taux d'épargne du pays est tombé à 2 % du revenu après impôt au premier semestre 2003, ce qui signifie que de nombreux ménages ne peuvent faire face à des urgences financières et encore moins à la retraite.

La situation préoccupe les experts qui s'inquiètent de son impact sur la société tout entière.

«La génération de la crise de 1929 s'éteint et nous perdons leurs valeurs», estime Howard Dvorkin, président de l'association de conseil Consolidated Credit Counseling Services à Fort Lauderdale en Floride. «C'est une génération tout entière qui ne sait rien de l'économie et dépense sans compter. On est en train de détruire la trame qui a fait de ce pays un grand pays.»

Pour Robert Manning, professeur de sociologie à l'Institut Rochester de Technologie et auteur d'un essai sur «la dépendance américaine au crédit», tout remonte aux années 1980, quand les institutions financières ont commencé à délivrer des cartes de crédit et accorder des emprunts à des gens qui ne les auraient pas obtenus auparavant. «Les gens estimaient y avoir droit, avec cette idée que cette génération devait faire mieux que la précédente. C'était bien de se payer un meilleur niveau de vie que celui de ses parents, grâce aux banques», analyse-t-il.

Aujourd'hui, la dette contractée par carte de crédit s'élève à 735 milliards, soit près de 7000 $US par foyer, ou près de 12 000 $US par tête si l'on prend en compte uniquement les détenteurs de carte dans le rouge (60 % des détenteurs).

Un problème? Des achats.

Après les attentats du 11 septembre 2001, Kristeen Mahler, secrétaire à New York à deux pas du World Trade Center, a dépensé sans compter en vêtements et cadeaux «pour oublier». Ce n'est que lorsqu'elle a commencé à parler du traumatisme qu'elle a révélé sa situation financière et a négocié un remboursement de ses dettes sur quatre ans.

Les Américains consacrent actuellement 18,1 % de leur revenu après impôt au remboursement des dettes et hypothèques, ce qui limite leur capacité d'achat alors que la consommation représente les deux tiers environ de l'activité économique.

Le gouverneur de la Banque centrale Alan Greenspan n'y voit pas «une raison significative de s'inquiéter» car les taux d'intérêt sont bas mais l'économiste Sung Won Sohn de la Wells Fargo tire la sonnette d'alarme: «C'est une bombe à retardement. À un moment ou un autre, une dette élevée est source d'instabilité.»