L'endettement des ménages atteint un niveau problématique

Le niveau d’endettement des ménages nord-américains a plus que doublé en dix ans. Au Canada, il est passé de 70 % du revenu disponible en 1985 à 115 % à l’heure actuelle.
Photo: Agence Reuters Le niveau d’endettement des ménages nord-américains a plus que doublé en dix ans. Au Canada, il est passé de 70 % du revenu disponible en 1985 à 115 % à l’heure actuelle.

L'endettement record en Amérique du Nord pourrait être problématique. Du moins, les économistes de la Banque Scotia ont préféré se démarquer de leurs confères des autres institutions en retenant un scénario mettant en exergue la vulnérabilité des ménages à tout revers conjoncturel. Surtout, ils pourront difficilement absorber la remontée attendue des taux d'intérêt si elle devenait soutenue.

Dans leur rapport sur l'évaluation de la situation financière des ménages nord-américains, dont les conclusions ont été dévoilées hier, les économistes Adrienne Warren et Aron Gampel, de la Banque Scotia, s'éloignent du consensus. «La hausse rapide du taux d'endettement des ménages au cours des dernières années, de pair avec la diminution de leurs économies et de leurs liquidités, a accru la vulnérabilité des familles nord-américaines face à un éventuel revers de la conjoncture économique ou des marchés financiers.» Pour eux, «les mesures d'économie de rechange et les liquidités continuent de s'affaiblir, ce qui indique que le coussin financier des ménages est sans doute insuffisant pour les protéger contre une hausse soutenue des taux d'intérêt ou un revirement marqué au sein du marché de l'immobilier».

Un peu plus d'optimisme

Peu avant, les prévisionnistes retenaient plutôt un scénario plus optimiste. Du moins, malgré un niveau d'endettement record et un taux d'épargne à son creux, on tablait sur la robustesse des cours immobiliers et sur des hausses du loyer de l'argent au demeurant modestes en 2004 pour écarter les craintes de voir le service de la dette devenir insoutenable.

C'est notamment ce qui ressortait d'une étude publiée dans l'édition de décembre de la Revue du système financier, publiée par la Banque du Canada. «Les risques liés à un effritement éventuel de la qualité du crédit des ménages sont encore maîtrisables». On s'inspirait alors des taux d'intérêt qui, à leur niveau exceptionnellement bas, apportaient une certaine marge de manoeuvre, notamment par rapport aux valeurs enregistrées lors des récessions de 1990-92 et de 1980-82. On rappelait également que les prêts hypothécaires comptaient pour près de 70 % de l'endettement des ménages et que la robustesse du marché immobilier, quoique pouvant s'atténuer quelque peu en 2004, était loin de couver une fièvre spéculative.

L'endettement double

Le niveau d'endettement des ménages nord-américains a plus que doublé en dix ans. Au Canada, il est passé de 70 % (du revenu disponible), en 1985, à 115 % à l'heure actuelle, la progression ayant été accélérée ces dernières années par des taux d'intérêt de court terme maintenus à leur niveau le plus bas en plus de 40 ans. Dans la foulée, partant de ses sommets de 13 % observés au début des années 1990, le taux d'épargne est tombé sous la barre des 2 %. Un autre record.

Faiblesse des taux d'intérêt, hausse du prix des maisons, promotions dynamiques dans le secteur automobile et dans l'industrie des prêts bancaires sont autant de facteurs venant expliquer cette situation. À cette liste, les économistes de la Scotia ajoutent des éléments tels l'immigration, le fait que les familles comptent sur deux revenus et la diversification de l'actif.

Autre élément digne de mention, soulevé dans l'étude retenue par la Banque du Canada, la hausse du niveau d'endettement peut également s'inspirer d'une augmentation proportionnelle de l'actif des ménages en avoirs financiers, en biens immobiliers et en autres éléments d'actif réels. Ce faisant, la dette des ménages par rapport à l'actif n'a pas augmenté depuis le début de 1990.

La Scotia retient l'argument. «Les évaluations à la hausse des maisons, et plus récemment du prix des actions, renforcent la valeur nette des ménages.» Cette valeur nette vient, par surcroît, de dépasser son niveau le plus élevé enregistré à la fin des années 1990, soit avant que le marché boursier ne s'enlise dans une longue correction. Sans compter que les ménages jouissent d'un accroissement soutenu de leurs revenus. Il est attendu que la hausse de leur revenu disponible sera de l'ordre de 3,5 % en 2004.

Mais l'institution insiste. «Bien que la conjoncture économique et les taux d'intérêt actuels soient assez favorables, les frais de service de la dette contribuent largement à augmenter les coûts liés à l'emprunt [...] Cependant, de récents développements au chapitre des bilans suggèrent qu'une hausse accrue des taux d'intérêt ou qu'un déclin du prix des habitations pourrait représenter un risque plausible, à plus long terme, pour l'économie dans son ensemble.»

Augmentation de 1 %

Les économistes de la Scotia estiment qu'une augmentation de 1 % du taux d'intérêt moyen en vigueur sur cinq ans ferait passer les frais de service de dette à 9 % du revenu après impôts, comparativement à 7,5 % présentement. «Dans le passé, quand les frais de service de la dette ont atteint les 8,5 % —comme ce fut le cas au début des années 1980 et 1990— cette perte de pouvoir d'achat s'est traduite par une réduction des dépenses discrétionnaires jusqu'à ce que les versements liés aux dettes aient été ramenés à des niveaux plus acceptables.»

Quant aux comparaisons entre les ménages canadiens et américains, on a observé de ce côté-ci une tendance plus marquée à faire appel aux hypothèques et marges de crédit à taux variable, ce qui accroît la vulnérabilité à une hausse du loyer de l'argent. Aux États-Unis, malgré une activité de refinancement record entre 2001 et 2003, le ratio du service de la dette ne s'est pas amélioré, se maintenant à quelque 18 % du revenu après impôt. En clair, aux États-Unis, on a transformé la plus-value sur la résidence en un guichet automatique visant à appuyer une consommation atteignant une endettement record évaluée à 1980 milliards $US, soit l'équivalent de 18 700 $US par famille américaine (excluant l'hypothèque).