La flambée de l'euro agite l'Europe

Francfort — Face à l'envolée de l'euro qui pourrait menacer une reprise économique encore fragile, les gouvernements et la Banque centrale européenne se renvoient la balle, mettant en lumière l'absence d'une politique de taux de change cohérente en zone euro, selon des analystes.

Alors que la monnaie unique bat record sur record face au dollar, approchant hier le seuil symbolique de 1,27 $US, «les règles du jeu en matière de taux de change restent vagues», déplorent les analystes de la banque UBS dans une note de stratégie. L'article 111 du Traité sur l'Union européenne prévoit que «le conseil, statuant à la majorité qualifiée, soit sur proposition de la commission et après consultation de la BCE, soit sur recommandation de la BCE, peut formuler les orientations générales de politique de change», qui seront concrètement mises en oeuvre par l'institut de Francfort.

Relations tendues

La formule, pour être efficace, suppose une étroite collaboration entre gardiens de l'euro et gouvernements nationaux. Or les relations entre Francfort et les capitales européennes sont loin d'être au beau fixe, surtout depuis que la BCE a abondamment critiqué la récente suspension par les États membres du Pacte de stabilité européen.

Plus fondamentalement, «il pourrait ne pas y avoir de convergence d'intérêts» entre les gouvernements, inquiets pour la croissance, et la BCE, pour laquelle la hausse de la monnaie unique «est en quelque sorte bienvenue car elle ralentit l'inflation», sa bête noire, explique Nicolas Sobczak, analyste de Goldman Sachs.

De plus, les gardiens de l'euro «se préoccupent du rythme d'appréciation de la devise, pas tellement de son niveau en valeur absolue», relève Michael Schubert, analyste de la Commerzbank.

Sans compter que la BCE ne se focalise pas sur le couple euro-dollar, mais se réfère à un panier des douze devises des principaux partenaires commerciaux de la zone euro, ce qui tend à lisser les fluctuations de la monnaie unique.

L'institut francfortois risque donc de rester sourd pour l'instant aux appels en provenance notamment de France et de Grèce, qui demandent une baisse de taux d'intérêt pour ralentir la hausse de l'euro. Une baisse du loyer de l'argent en zone euro, actuellement à 2 %, aurait pour effet de rendre moins attractifs les placements libellés dans la monnaie unique.

Quant à l'autre scénario évoqué pour faire fléchir la devise européenne, à savoir une intervention directe de la BCE sur le marché des changes, elle est jugée «très peu probable» par Markus Haider, analyste de Deutsche Bank, qui rappelle que «ce type d'opérations ne fonctionne qu'en concertation au niveau international, surtout avec la Réserve fédérale américaine».

Or la Fed ne paraît pas pressée de venir au secours du dollar, dont la dépréciation alimente la spectaculaire reprise américaine.

Plusieurs voix

Comme pour ajouter encore au manque de lisibilité de la politique de taux de change en zone euro, les divers pays sont loin de parler d'une seule voix face à la flambée de la monnaie unique. Si la France et la Grèce s'inquiètent, l'Allemagne se veut plus sereine et vante son économie exportatrice «extraordinairement concurrentielle», selon un porte-parole du gouvernement.

Quant à la BCE, elle montre de premiers signes de nervosité. Les gouverneurs des banques nationales de Belgique et des Pays-Bas se sont récemment éloignés de la «ligne officielle» en faveur de l'euro fort pour s'inquiéter de la vigueur de la monnaie unique.

Autant dire que la première conférence de presse de l'année du président Jean-Claude Trichet, prévue jeudi, est très attendue. «Ses commentaires sur l'euro seront décisifs», prévient Markus Haider.