Les progressistes tournent leur regard vers la Californie - Au tour de San Francisco de hausser le salaire minimum

En février, toutes les entreprises de plus de 10 employés de San Francisco devront payer leur personnel au moins 8,50 $US l’heure.
Photo: Agence Reuters En février, toutes les entreprises de plus de 10 employés de San Francisco devront payer leur personnel au moins 8,50 $US l’heure.

Les grandes villes californiennes sont présentement le point de mire des progressistes américains qui se battent pour un salaire minimum plus élevé. Santa Fe et San Francisco viennent de hausser le taux horaire minimum à 8,50 $, peu importe la taille de l'entreprise et son domaine. San Diego étudie la possibilité d'en faire autant. Pendant que le mouvement anti-pauvreté américain s'active dans tout le pays pour en faire des exemples, certaines industries crient à l'inconscience.

Le 4 novembre dernier, peut-être sans le vouloir, les électeurs de San Francisco ont donné un sérieux coup d'accélérateur au mouvement antipauvreté américain qui cherche à faire augmenter sensiblement le salaire minimum chez l'Oncle Sam. Ils ont voté pour qu'en février, toutes les entreprises de plus de 10 employés payent leur personnel au moins 8,50 $US l'heure. Les organisations sans but lucratif et les très petites compagnies ont jusqu'en 2006 pour s'y conformer.

San Francisco devenait ainsi la troisième ville américaine à se doter d'un salaire minimum spécifique, faisant d'elle, comme certains économistes l'avancent, un micro-climat économique. Le salaire horaire sera 26 % plus élevé que celui de la Californie en général (6,75 $US) et de 65 % supérieur à la rémunération minimum fédérale (5,15 $US) qui sert de plancher absolu.

Santa Fe, aussi en Californie, avait fait de même il y a quelques mois, portant son salaire minimum à 8,50 $US l'heure. L'autre ville à faire bande à part est Washington D.C., qui accorde à ses habitants un dollar de plus l'heure que la référence fédérale.

Fait exceptionnel pour ces villes, la nouvelle rémunération touche tous les travailleurs et non pas uniquement ceux qui traitent avec la municipalité. Car, dans tout le pays, 110 agglomérations américaines obligent déjà leurs sous-contractants à faire comme elle et à donner un salaire minimum plus élevé aux ouvriers.

Les partisans de la hausse estiment que 22 000 travailleurs à San Francisco pourront bénéficier du nouveau salaire minimum et que 32 000 personnes verront leur rémunération majorée même s'ils gagnent déjà plus que 8,50 $US l'heure.

«Je pense que ça va affecter très peu de gens, a soutenu Donald Cohen, président du Center on Policy Initiatives in San Diego, dans le San Diego Union-Tribune. San Francisco est une ville où le coût de la vie est si élevé que la plupart des travailleurs gagnent déjà plus que ce salaire.»

Donald Cohen estime toutefois que cette mesure sera profitable. «C'est prouvé qu'en augmentant le salaire minimum pour les travailleurs les moins bien payés, l'argent accordé va directement dans l'économie locale et dans la consommation des ménages.» Ce dernier est à la tête d'une coalition qui demande une modification semblable à San Diego. La ville a promis d'étudier la proposition et doit donner une réponse avant la fin du mois de février.

C'est d'ailleurs tout à fait normal que la Californie soit le fer de lance du mouvement pour un salaire minimum plus élevé. Le coût de la vie est de loin le plus extravagant des États-Unis. À titre d'exemple, la firme Caldwell Banker a fait une étude qui démontre qu'une maison qui vaut 150 000 $US à Montréal se vendra 888 250 $US à San Francisco! Un montant bien supérieur à New York (532 904 $US), Chicago (557 927 $US) ou encore Boston (643 945 $US).

«Tout ce qui se passe à San Francisco est différent!» s'exclame l'économiste de l'UQAM Pierre Fortin, qui a vécu quatre ans dans cette ville très libérale. «C'est moins grave là qu'ailleurs, parce que le salaire moyen est supérieur à 17 $US l'heure, dit-il. Le coût de la vie est beaucoup plus élevé qu'ailleurs.»

Les restaurants et les épiceries affectés

Il y a toutefois un bémol. «Si le salaire minimum devient trop élevé, ça va causer du chômage chez les jeunes, explique Pierre Fortin. Car il faut concilier les deux aspects: salaire, mais aussi création d'emploi.» Même son de cloche de la part de Bernard Fortin, professeur au département économique de l'Université Laval. «La controverse sur la hausse du salaire minimum, c'est que ça handicape souvent les jeunes travailleurs ou les personnes les moins scolarisées, explique-t-il. Si les employeurs engagent moins ou diminuent les heures de travail, on n'est pas plus avancé.»

Les restaurateurs de San Francisco, qui compte le plus de touristes gastronomiques aux États-Unis, sont d'ailleurs montés aux barricades contre cette mesure. Car le salaire de 8,50 $US l'heure ne fera aucune discrimination, même les employés à pourboire y seront soumis.

David Card, économiste à l'université Berkeley et grand spécialiste du marché du travail, exprimait sa surprise dans le Christian Science Monitor à propos de l'inclusion des serveurs dans cette nouvelle rémunération. «C'est certainement une nouvelle frontière», a-t-il dit.

Par contre, même si les restaurants risquent d'être frappés en premier par cette hausse — avec les épiceries, les boutiques et le secteur manufacturier — il y a peu de chance que ça affecte cette industrie à long terme. «Une situation semblable a eu lieu au New Jersey en 2000 et il n'y a eu aucune perte d'emploi, explique Pierre Lefebvre, économiste à l'UQAM et spécialiste du salaire minimum. Les repas seront un peu plus chers là où le salaire minimum est plus élevé, pour compenser, mais les gens ne vont pas aller dans l'État voisin pour payer leur hamburger 20 ¢US moins cher!»

Un mouvement qui s'étendra?

Les répercussions d'un salaire minimum si élevé restent évidemment incertaines, puisque aucune grande ville américaine n'a tenté l'expérience avant San Francisco. Le candidat à la mairie de la ville, Gavin Newsom, disait d'ailleurs au lendemain du vote qu'il espérait que c'était «le signal du réveil au Congrès, parce que ça ne devrait pas venir d'une ville».

Le gouvernement fédéral n'a effectivement pas touché au salaire minimum depuis 1997, alors qu'il passait de 4,75 $US à 5,15 $US l'heure, soit une hausse de 8,4 %. En 2002, plusieurs candidats démocrates avaient tenté une offensive pour faire passer la rémunération à 6,65 $US l'heure. En vain. Actuellement, une personne qui travaille à temps plein et qui touche le minimum fédéral reçoit 10 712 $US par année, un montant en deçà du seuil de pauvreté établi aux États-Unis.

Le mouvement antipauvreté en a donc fait son nouveau cheval de bataille, avec un certain succès. Depuis deux ans, huit États ont haussé leur salaire minimum au-dessus de la barre fédérale. Ils sont maintenant 11 dans ce club sélect, dont trois États de la côte ouest. Il reste 31 États qui suivent à la lettre la recommandation fédérale et sept qui n'ont tout simplement aucune loi, préférant se rabattre uniquement sur le grand frère à Washington.

Rien d'étonnant donc, à ce que le mouvement prenne de l'ampleur. Des organisations militantes pour un salaire minimum plus élevé sont particulièrement actives à Austin, Pittsburgh, San Jose, Portland, Los Angeles, Santa Cruz, Alexandria et Madison.

Mais tous les États ne sont pas aussi ouverts que la Californie. Ce dernier est d'ailleurs le seul à donner aux villes le pouvoir de décider du salaire minimum. Les habitants de La Nouvelle-Orléans l'ont appris à leurs dépens cette année, alors que la Louisiane a bloqué une loi qui faisait passer le salaire minimum de la ville à 6,15 $US, démontrant que l'État avait le dernier mot.

Une belle victoire pour plusieurs industries, restauration et alimentation en tête, qui refuse bec et ongle de voir bouger les salaires à la hausse. Qu'à cela ne tienne, le mouvement continuera de croître dans l'ensemble des États-Unis, porté par l'exemple de San Francisco. Les observateurs s'attendent à ce que d'autres États, durant l'année 2004, se voient demander la permission de majorer le salaire minimum. Soit directement, soit par l'entremise des leurs grandes villes. Plusieurs enclaves libérales, comme Madison, sont déjà déchirées par le débat.