Visite guidée aux bureaux d'Ubi Soft - Dans l'antre du géant

Un technicien imite le galop d’un cheval à l’aide de morceaux de bois qu’il frappe par terre dans le studio de bruitage organique. Un écran géant fait défiler devant lui les images du jeu, question d’être le plus synchronisé possible.
Photo: Jacques Nadeau Un technicien imite le galop d’un cheval à l’aide de morceaux de bois qu’il frappe par terre dans le studio de bruitage organique. Un écran géant fait défiler devant lui les images du jeu, question d’être le plus synchronisé possible.

Le 11 décembre dernier, le géant mondial des jeux vidéo Ubi Soft ouvrait ses portes aux journalistes pour la première fois. C'est dans un vieil immeuble en briques du boulevard Saint-Laurent, à Montréal, que le plus gros studio de la multinationale a mis au monde certains des titres les plus populaires des dernières années. Visite guidée.

L'édifice n'a rien d'exceptionnel. Six étages, de la brique sans éclat, aucune pancarte criarde, et un environnement, coin Saint-Laurent et Saint-Viateur, qui est loin de susciter l'enthousiasme au premier coup d'oeil. C'est pourtant le lieu de création par excellence d'Ubi Soft dans le monde. La multinationale française, arrivée à Montréal en 1997, emploie ici 700 de ses 1200 employés.

«Sur Saint-Laurent, il y a beaucoup de boîtes de multimédia, notamment Softimage, un peu plus bas, au coin Sherbrooke», explique Martin Carrier, directeur des affaires publiques chez Ubi Soft. L'entreprise, contrairement à ses homologues informatiques arrivées plus tard, pouvait s'installer n'importe où en ville et bénéficier tout de même des crédits d'impôt du gouvernement.

Ubi Soft voulait s'implanter dans un quartier branché. La Main s'imposait. Surtout que Discreet, une autre compagnie de multimédia, déménageait ses pénates dans le Vieux-Montréal. «Les locaux étaient déjà bien aménagés pour la technologie, ça faisait notre affaire, se souvient Martin Carrier. Il y avait aussi des possibilités d'expansion dans l'édifice.»

Le hall d'entrée du bâtiment donne l'impression d'évoluer dans l'un des tableaux sombres et menaçants de la plus récente création d'Ubi Soft, le commando Rainbow Six 3. Le rez-de-chaussée subit une importante métamorphose pour laisser la place à un café viennois. Des madriers traînent par terre, des fils électriques pendent du plafond, l'odeur de plâtre assaille le visiteur qui cherche l'ascenseur à travers un éclairage hésitant.

Un out of order est placardé sur l'un des deux ascenseurs. L'autre propose deux boutons qui pendent au bout d'un fil. On arrive finalement au cinquième, à la réception d'Ubi Soft. «Ça n'inspire pas confiance, votre entrée!» Vincent Paquette, l'un des relationnistes de la boîte, répond en souriant. Tout sera rentré dans l'ordre en janvier, les pâtisseries et sandwichs remplaceront la poussière quand le café ouvrira ses portes, précise-t-il.

La multinationale occupe maintenant les 4e et 5e étages, ainsi qu'une partie du 2e. Au 3e, Ubi Soft rénove un gymnase qui sera mis à la disposition des employés au début du mois de mars.

1000 ordinateurs

Plus de 1000 postes d'ordinateurs, certains munis de plusieurs écrans 21 pouces, sont dispersés dans un espace à aire ouverte, style loft, avec fenestration sur chaque mur. Des télévisions avec consoles de jeux sont accessibles un peu partout sur l'étage, question de tester les produits régulièrement. «Juste pour maintenir un équipement à la fine pointe de la technologie, ça nous coûte près de trois millions par année!» confie Martin Tremblay, 38 ans, le p.-d.g. du studio montréalais. Ubi Soft est d'ailleurs l'un des plus grands utilisateurs de bande passante au Québec!

Au fond du corridor, une petite cafétéria s'ouvre sur des jeux de soccer sur table. À 11h, une dizaine de gars s'amusent au baby-foot, alors que d'autres mettent à profit leurs talents sur les XBox disponibles. Et le travail, lui? «Ça peut sembler aléatoire, mais il y a une structure, soutient Martin Carrier. Les gens arrivent entre 7h et 10h et quittent entre 16h et 19h. C'est flexible. Ils savent ce qu'ils ont à faire et gèrent leur temps comme ils veulent. Tout le monde travaille par projet, alors il faut que chacun fasse son bout pour que ça avance. Si des gars jouent au baby-foot, on ne s'en formalise pas trop!»

L'ambiance est décontractée. La moyenne d'âge des employés, qui travaillent habituellement en équipe de 80 personnes, n'atteint pas 30 ans. Même le président, Martin Tremblay, a l'air jeune, avec ses fines lunettes sans monture et son sourire accueillant.

Un studio de son organique

Au bout de la cafétéria, derrière deux portes, se cachent les deux merveilles de Ubi Soft. Tout d'abord un studio de cinématographie, construit au coût de 350 000 $. C'est là que les démos, sorte de petits films qui résument l'histoire du jeu, voient le jour. «Ici, on utilise la réalité et on se met dans la peau des personnages pour créer des scènes, explique Omar, l'un des responsables du département. D'autres fois, il faut user d'imagination pour produire des séquences complètement fantastiques.» Sur l'écran géant derrière lui, les deux héros de Prince of Persia, l'une des trois récentes créations de l'entreprise, virevoltent dans les airs et s'écrasent sur un pilier de ciment dans un temple immense.

La porte en face donne sur le studio de bruitage organique. D'une valeur de un million de dollars, il permet de créer entièrement les bruits qui accompagnent l'action des jeux. Rien ne provient d'un CD préenregistré. Au moment de notre passage, un technicien imitait le galop d'un cheval à l'aide de morceaux de bois qu'il frappait par terre. Un écran géant faisait défiler devant lui les images du jeu, question d'être le plus synchronisé possible. «Très peu de studios dans le monde possèdent ce type d'installation, c'est vraiment exceptionnel», souligne Martin Carrier.

En fait, les installations d'Ubi Soft permettent de tout faire. De la création à la production, le studio montréalais est complètement autonome. «Il nous manque une chose, on ne peut pas presser les CD!» lance Martin Carrier.

Dans le peloton de tête du jeu

La force d'Ubi Soft Montréal a d'ailleurs permis de mettre la métropole sur la carte mondiale du jeu vidéo. Avec bientôt 850 employés, des jeux qui se vendent à des millions d'exemplaires, comme Splinter Cell, écoulé cinq millions de fois, et une créativité qui fait tourner des têtes partout sur la planète, Ubi Soft a contribué à tirer vers les sommets la jeune industrie du jeu vidéo au Québec. Aujourd'hui, une trentaine de compagnies, souvent très petites, emploient 1200 personnes.

Un dynamisme qui a attiré le numéro un mondial du jeu électronique, Electronic Arts, qui bâtit actuellement un grand studio à Montréal. D'ici cinq ans, le géant californien devrait employer 500 créateurs.

Le prestigieux magazine américain Wired hissait d'ailleurs la métropole parmi les quatre places fortes du jeu vidéo dans le monde à l'occasion de son édition de décembre dernier. Montréal partageait la tête avec Marseille (France), Melbourne (Australie) et Séoul (Corée du Sud).

Comme point fort, le magazine souligne «le bilinguisme de la ville», des entreprises qui font leurs marques dans le domaine, notamment A2M, Microïds et Strategy First, ainsi qu'une innovation hors de l'ordinaire. Les «avantages fiscaux, un dollar canadien faible et des universités qui forment des programmeurs très rapidement» font aussi partie des points positifs de la ville.