Perspectives: Perrette et le pot au lait

«Perrette, sur sa tête, avait un pot au lait», est-il écrit au début de la fable qui pourrait s'appliquer au premier distributeur mondial de lait liquide, l'italienne Parmalat. La belle, en effet, se laissa tant distraire par les richesses qu'allait lui rapporter la vente de son précieux chargement qu'elle finit par trébucher et par répandre celui-ci dans la poussière du chemin.

En fait, pour être plus fidèle aux déboires de la multinationale, la fable de La Fontaine aurait dû dire que le pot n'est pas tombé tout de suite. Que tout juste après son faux pas, l'infortunée Perrette est entrée dans une course folle et désespérée pour retrouver son équilibre, piétinant tout sur son passage. Et qu'il fallut des jours, des semaines, voire des mois avant de réussir à faire la somme de tout ce qui avait été perdu et écrasé cette fois-là.

Depuis que l'affaire a éclaté à la fin du mois de décembre, l'exemple qui est sur toutes les lèvres est le même: Enron. Le maquillage comptable, les opérations financières obscures dans des paradis fiscaux, la crédulité des institutions publiques et privées de surveillance... les points communs entre les deux cas sont trop nombreux pour ne pas mettre en état de choc une Europe qui se croyait jusque-là mieux protégée que l'Amérique contre ce genre de scandale.

Les dégâts s'annoncent considérables. Le courtier texan en énergie avait un chiffre d'affaires équivalant à 130 milliards $CAN par année. Sa faillite, à la fin 2001, allait laisser 4500 personnes sans emploi, indemnité ou fonds de retraite.

Parmalat enregistrait quant à elle un chiffre d'affaires dix fois moins important (12,6 milliards) en 2002, mais elle compte tout de même 146 usines et 36 000 salariés dans 30 pays, dont le Brésil, les États-Unis et le Canada. Selon les dernières évaluations, sa dette friserait non pas 13 milliards, comme l'entreprise le prétendait, mais 22 milliards. Les montants détournés par ses dirigeants s'élèveraient quant à eux à 1,3 milliard. Son action, détenue par plus de 100 000 petits épargnants, avait pratiquement perdu toute sa valeur lorsque les autorités l'ont retirée la semaine dernière du marché.

Devenu en quarante ans un modèle de réussite dans son pays, Calisto Tanzi avait hérité de la modeste fabrique de jambon de son père à 21 ans. Convertie à la distribution de lait à Parme (d'où le nom Parmalat), l'entreprise familiale allait rapidement prendre de l'expansion jusqu'à devenir la huitième plus importante au pays et se porter acquéreur d'une multitude d'entreprises, dont le club de football du coin. Homme de foi et de principes, le Cavaliere Tanzi répétait à l'envi que l'on accordait généralement trop d'importance à l'argent.

Fuite en avant

Les malversations financières ont apparemment commencé dans son entreprise comme elles l'ont fait chez Enron. Engagée dans une éreintante stratégie de croissance tous azimuts, sa direction se serait retrouvée, quelque part en 1998, ou même dès 1989, aux prises avec des difficultés financières que l'on a choisi de masquer par un artifice comptable en attendant qu'elles se règlent. Cette solution temporaire est graduellement devenue une habitude à cause de sa facilité et de la nécessité d'inventer perpétuellement de nouveaux mensonges pour couvrir les anciens.

De là, la multiplication de filiales qui s'offraient mutuellement des garanties financières. De là, la confortable opacité dans laquelle elles se complaisaient à partir des îles Caïmans ou d'autres paradis fiscaux. De là, les rapports financiers et les bons de commande inventés de toutes pièces que les enquêteurs italiens chargés de l'affaire ne cessent de découvrir à chaque jour.

Comme aux États-Unis, il y a deux ans, la réaction en Europe en est une d'incrédulité. Comment le conseil d'administration de l'entreprise, les firmes d'audits, les banques, les autorités gouvernementales et boursières ou les grandes agences de cotation ont-ils bien pu ne pas remarquer pareil système? Comment ont-ils pu ne pas s'interroger sur le fait que Parmalat se vante de disposer d'importantes liquidités mais fasse sans cesse appel à l'épargne des investisseurs? Comment ont-ils pu croire en cette lettre de la Bank of America attestant qu'une filiale de Parmalat disposait de 6,4 milliards dans l'un de ses comptes alors que cela crevait l'oeil, disent les enquêteurs, que c'était un faux rédigé dans un anglais «macaronique»? Comment ont-ils pu croire en cette commande de lait en poudre de 800 millions qu'aurait passée Cuba et qui aurait été suffisante pour transformer l'île des Caraïbes en paysage hivernal québécois?

Jusqu'à présent, une vingtaine de cadres de la compagnie, au premier rang desquels se trouve le Cavaliere Tanzi lui-même, ont été mis en examen par la justice italienne. Leurs révélations des derniers jours ont amené les enquêteurs à se pencher sur la complicité plus ou moins active dont ils auraient bénéficié de la part de plusieurs banques italiennes et étrangères. Quant à Parmalat, elle a été placée entre les mains du réputé redresseur d'entreprises Enrico Bondi, qui dispose de 180 jours pour la sauver.

Comme les Américains au lendemain des scandales d'Enron, WorldCom et cie, le gouvernement de Silvio Berlusconi a promis de revoir de fond en comble le fonctionnement des organismes publics de surveillance des entreprises. Contrairement à Washington, il a également promis son aide aux employés de la compagnie en difficulté afin d'éviter qu'ils ne soient emportés par la tourmente.

Plusieurs doutent cependant de la sincérité du président en ce qui concerne l'assainissement des pratiques financières en Italie. On se souvient trop bien qu'il y a deux ans, le même homme a fait adopter la dépénalisation des fraudes comptables lorsque son propre conglomérat médiatique (Fininvest) a fait l'objet de poursuites en ce domaine.

Au niveau européen, on fonde de grands espoirs sur la mise en application, à partir de 2005, de normes communes à tous les pays en matière de rapports et de contrôles financiers. La réforme laissera toutefois à chaque gouvernement une large autonomie. Elle risque fort également de se heurter à des pratiques profondément inscrites dans les habitudes ainsi qu'à la propriété familiale de plusieurs entreprises.

Reste le plus gros morceau, les paradis fiscaux. La guerre contre le terrorisme les a bien mis sur la défensive, mais il manque toujours la volonté politique pour s'y attaquer sérieusement.

En attendant, conclurait le fabuliste, Perrette ira «s'excuser à son mari, en grand danger d'être battue. Le récit en farce en fut fait; on l'appela le Pot au lait».