Le Sud se prépare à l'après-Cancún

L'échec, cet automne, du sommet de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Cancún et l'impasse dans laquelle se trouve depuis le cycle de négociations de Doha ont fait passer les pays en voie de développement de la fierté d'avoir réussi à tenir tête aux grandes puissances occidentales à la déception de ne pas avoir été, encore une fois, entendus. Ils les plongent aujourd'hui dans l'incertitude et les remises en question.

Encore convaincu que les pays riches sont les principaux responsables de la présente faillite d'un processus tout de même censé, au premier chef, démontrer que les pays pauvres ont une place dans le nouvel ordre économique mondial, le Sud se montre néanmoins ouvert aux compromis en échange d'un minimum de bonne volonté en matière notamment d'agriculture.

«Les pays en voie de développement étaient prêts à jouer donnant-donnant à Cancún», a rappelé au Devoir Veena Jha, responsable en Inde du bureau de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, en marge d'un colloque organisé il y a deux semaines de cela à Ottawa par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Malheureusement, les États-Unis et l'Union européenne se sont refusés au moindre compromis sur des questions essentielles, comme les subventions agricoles.»

«Je ne vois pas comment on pourrait qualifier la réunion de Cancún de victoire pour les pays du Sud, dit l'économiste africain Dominique Njinkeu, de l'International Lawyers and Economists Against Poverty. Mais les gouvernements africains n'avaient d'autre choix que de quitter la table des négociations. Leurs populations n'auraient pas accepté qu'ils aillent à ce point contre leurs aspirations nationales.»

L'économiste de l'université du Caire et sénatrice égyptienne Hanaa Kheir-El Din n'en pense pas moins qu'il suffirait de presque rien pour débloquer la situation. La simple reconnaissance de l'injustice flagrante commise par les pays occidentaux à l'encontre des pays africains producteurs de coton pourrait relancer le processus de négociation que l'on voit mal, aujourd'hui, se conclure comme prévu avant le 1er janvier 2005.

«À Cancún, les pays du Sud ont eu le mérite de s'entendre sur un minimum en dessous duquel ils n'étaient pas prêts à aller, commente-t-elle. Il leur reste toutefois à beaucoup mieux préciser leurs attentes et à reconnaître que tout ce que demandent les pays riches, notamment en matière de facilitation du commerce [sujets de Singapour], ne serait pas nécessairement mauvais pour eux. Ils devront également admettre que le degré de pauvreté n'est pas le même partout et qu'ils ne peuvent, par conséquent, pas tous réclamer les mêmes faveurs. De plus, je doute que l'on se soit suffisamment interrogé sur les options qui se présenteraient en cas d'échec complet du cycle de Doha.»

Et maintenant?

Pour la directrice du Latin American Trade Network, l'Argentine Diana Tussi, il ne fait pas de doute que la multiplication, par les géants américain et européen, des négociations bilatérales constitue le pire des scénarios parce qu'elle place en plus grande position de faiblesse encore les pays du Sud. Elle constate toutefois que ce genre de négociations en groupe restreint et celles menées dans de vastes forums multilatéraux ne sont pas nécessairement inconciliables, les ententes bilatérales s'inspirant habituellement fortement, en effet, des processus en cours à l'OMC en plus d'avoir tendance à s'étendre graduellement aux pays avoisinants.

Et puis, note Veena Jha, rien n'oblige les pays pauvres à ne resserrer leurs liens qu'avec les pays riches. De grandes puissances du Sud, telles que l'Inde, le Brésil, la Chine et l'Afrique du Sud, ont d'ailleurs développé considérablement leurs rapports commerciaux au cours des derniers temps. L'Inde s'est également montrée disposée à accorder un accès privilégié aux importations africaines sur son territoire pour donner un coup de main à un continent laissé en rade du commerce mondial.

La signature d'ententes commerciales entre pays africains peut également s'avérer pour eux une excellente occasion d'apprentissage en vue d'une éventuelle intégration de ces derniers au sein de l'OMC, ajoute Dominique Njinkeu.

Ces accords entre pays du Sud s'avèrent toutefois habituellement moins intéressants que ceux signés avec des pays riches, précise Hanaa Kheir-El Din, et ce, tant du point de vue du volume des échanges que l'on peut en attendre que dans le domaine du développement des infrastructures industrielles et économiques qu'ils peuvent amener.

Le prix de la démocratie

De manière générale, les pays du Sud sont déjà beaucoup mieux préparés pour défendre leurs points de vue dans les grands forums commerciaux, observe Diana Tussi. Elle en veut pour exemple le cas de l'Argentine, qu'elle connaît bien et qui se présente désormais aux différentes tables de négociations armée d'analystes, de plans de contre-attaque, d'alliés étrangers et de solides appuis populaires.

Cette situation peut devenir, à l'occasion, exaspérante pour les pays occidentaux, qui avaient jusqu'à tout récemment l'habitude de régler leurs affaires entre eux dans le confort et la discrétion des antichambres de Genève, reconnaît Diana Tussi. «C'est ce qui arrive lorsque de plus en plus de pays adoptent les principes et les institutions démocratiques, dit-elle. Tout prend plus de temps. Il y a beaucoup de discussions, souvent des déceptions. Il faut s'y reprendre plusieurs fois. Mais ce n'est pas grave. On finit habituellement pas s'entendre.»