Misère numérique

Plus de la moitié de la population mondiale dispose maintenant d’un téléphone cellulaire, contre 39 % qui ont accès à Internet.
Photo: Samer Chand / iStock Plus de la moitié de la population mondiale dispose maintenant d’un téléphone cellulaire, contre 39 % qui ont accès à Internet.

La fracture numérique se creuse entre pays riches et pays pauvres, déplore le Forum économique de Davos.

La Finlande s’est fait ravir par Singapour le premier rang d’un classement évaluant la capacité de 143 pays à se tenir prêts à utiliser et à tirer parti des technologies de l’information et des communications (TIC), ont rapporté la semaine dernière les auteurs d’un Rapport mondial sur les technologies de l’information placé sous l’égide du Forum économique mondial qui se tient chaque année à Davos, en Suisse. On ne retrouve ensuite que des pays riches d’Europe parmi les dix premiers, excepté pour les États-Unis (7e) et le Japon (10e).

Le Canada a obtenu de bons résultats cette année, en se classant au 11e rang, six places de mieux qu’en 2014. On y salue entre autres les cadres réglementaires et l’environnement d’affaires en la matière. On souligne aussi la forte proportion de sa main-d’oeuvre (44 %) occupée à des tâches fortement liées au savoir (gestionnaires, professionnels ou techniciens) et l’utilisation grandissante des TIC dans les services de base et la participation aux processus décisionnels des gouvernements. La proportion de la population branchée à Internet haute vitesse y est toutefois plus faible que la moyenne des pays développés.

Écart grandissant

Mais ce que l’on constate aussi, c’est que les 10 % de pays les mieux classés ont connu une amélioration deux fois plus grande que celle des derniers 10 %. Les fameuses économies émergentes ne font guère mieux. Mis à part la Russie, qui a gagné neuf rangs pour se hisser à la 41e place, la Chine stagne au 62e rang sur 143, alors que l’Afrique du Sud (75e), le Brésil (84e) et l’Inde (89e) ont tous reculé.

Beaucoup de pays en développement « dont le classement s’était amélioré au cours des dix dernières années sont maintenant confrontés à la stagnation ou à la régression, a observé Bruno Lanvin, expert européen et coauteur du rapport. Cela tient en partie aux fractures persistantes entre les zones urbaines et rurales et entre les groupes de revenus au sein des pays [qui] excluent une grande partie de la population de l’économie numérique. »

On a fait grand cas du fait que plus de la moitié de la population mondiale dispose maintenant d’un téléphone cellulaire, contre 39 % qui ont accès à Internet, a noté Thierry Geiger, économiste au Forum de Davos et un autre coauteur du rapport. « Les téléphones portables deviennent peut-être omniprésents dans le monde entier, mais la révolution des TIC ne se fera pas par le biais de la voix ou des SMS. Sans un meilleur accès à une connexion Internet abordable, une énorme partie de la population mondiale continuera à vivre dans un état de pauvreté numérique, privée des formidables avantages économiques et sociaux que les TIC représentent. »

Un appel aux gouvernements et aux producteurs de contenu

Cette situation s’avère très préoccupante étant donné le rythme implacable du développement technologique, a fait valoir Soumitra Dutta, autre coauteure du rapport et professeure de l’Université Cornell. « Les pays les moins développés risquent d’accumuler encore plus de retard. »

Réalisé depuis 2001, le rapport du Forum de Davos sur les TIC se base sur 53 indicateurs regroupés sous quatre rubriques : environnement, préparation, utilisation et impact. Les données proviennent à la fois de statistiques accessibles au public et des résultats d’un sondage auprès de 13 000 dirigeants d’entreprises.

Pour améliorer le sort de leur population, les gouvernements doivent agir sur tous les fronts y compris en matière de contenu, a plaidé Bahjat El-Darwiche, chef pour le Moyen-Orient de la firme de consultants Strategy &. «Pour inciter plus de personnes à se connecter, les marchés émergents doivent assurer un approvisionnement durable de contenus numériques locaux et pertinents, ce qui implique une action coordonnée entre les principaux acteurs jouant un rôle important dans le développement de l’écosystème numérique : les gouvernements, les marques, les opérateurs et les créateurs de contenus. »

Les téléphones portables deviennent peut-être omniprésents dans le monde entier, mais la révolution des TIC ne se fera pas par le biais de la voix ou des SMS. Sans un meilleur accès à une connexion Internet abordable, une énorme partie de la population mondiale continuera à vivre dans un état de pauvreté numérique, privée des formidables avantages économiques et sociaux que les TIC représentent.