Ce que Chine veut…

Le patron de la Banque mondiale, Jim Yong Kim
Photo: Nicholas Kamm Agence France-Presse Le patron de la Banque mondiale, Jim Yong Kim

Washington — La Banque mondiale fera tout pour collaborer avec les nouveaux acteurs de développement, notamment la nouvelle banque d’investissements dans les infrastructures (BAII), créée à l’initiative de la Chine, a affirmé mardi son président Jim Yong Kim.

« Nous sommes les témoins de l’émergence d’un nouvel acteur majeur dans le domaine du développement avec la BAII mise en place par la Chine avec plus de 50 pays membres », a affirmé M. Kim dans un discours à Washington mardi, une semaine avant les réunions de printemps de la Banque mondiale et du FMI dans la capitale américaine. « Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour trouver des façons innovantes de travailler » avec cette institution et la Nouvelle Banque de développement créée par les membres des Brics [le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, et l’Afrique du Sud], a-t-il ajouté.

La BAII et la Nouvelle Banque de développement « ont le potentiel pour devenir de nouvelles forces importantes pour le développement des pays pauvres et émergents », a poursuivi M. Kim, les qualifiant « de solides alliés potentiels ». Il a indiqué qu’il avait l’intention de poursuivre la semaine prochaine à Washington ses discussions avec « les responsables chinois notamment à propos de ces collaborations éventuelles ».

Le patron de la Banque mondiale a estimé que les pays en développement avaient des besoins d’investissements en infrastructures évalués à entre 1000 et 1500 milliards dollars chaque année pour des routes, des ponts, des aéroports, des centrales de production d’énergie ou des usines de désalinisation. « D’ici 2030, nous aurons sans doute besoin de 40 % d’énergie supplémentaire tout en faisant face à un déficit de 40 % d’eau douce », a-t-il souligné.

M. Kim a réaffirmé les objectifs de la Banque mondiale, qui veut éradiquer totalement la pauvreté sur la planète d’ici 2030. « Nous sommes la première génération dans l’histoire de l’humanité qui puisse en finir avec l’extrême pauvreté », a-t-il lancé alors qu’un milliard d’habitants vivent avec moins de 1,25 $US par jour. Il a rappelé qu’en 1990 quand la planète comptait 5,2 milliards d’habitants, 36 % d’entre eux vivaient dans l’extrême pauvreté. « Aujourd’hui sur 7,3 milliards d’habitants, environ 12 % connaissent l’extrême pauvreté. En 25 ans, nous sommes passés de 2 milliards d’individus à 1 milliard » subsistant avec moins de 1,25 $US par jour.

Évoquant lors d’une conférence téléphonique la probable remontée des taux d’intérêt américains cette année et son impact sur les flux de capitaux dans les pays émergents, le patron de la banque mondiale a invité ceux-ci à mettre leur maison en ordre. « Il est certain qu’à un moment donné les taux vont remonter », a-t-il affirmé. Un resserrement des taux d’intérêt américains peut conduire les investisseurs à déserter les marchés émergents pour se porter sur le dollar plus rémunérateur, posant de soudaines difficultés aux finances de ces États. M. Kim a suggéré que les pays émergents « prennent avantage, par exemple, des bas prix du pétrole pour supprimer les subventions aux carburants qui grèvent un énorme montant de leurs budgets ».

La nouvelle finance mondiale

 

Il a suffi de quelques mois à la Chine pour remettre en cause le système financier international. Au 31 mars, échéance fixée par la Chine, près d’une quarantaine de pays, du Brésil à la Russie en passant par la France et le Danemark, ont fait part de leur volonté de participer en tant que membres fondateurs au projet de Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII) lancé par la République populaire.

À l’automne 2013, à Bali, le président Xi Jinping avait surpris ses hôtes indonésiens en proposant, au forum de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique, la création d’une nouvelle banque de développement pour la région, en soutien du grand projet chinois des « routes de la Soie ». L’initiative bousculait les prérogatives de la Banque asiatique de développement (BAD), installée à Manille et dont le président est depuis sa création nommé par le Japon, proche allié des États-Unis et grand rival des Chinois.

La Chine avait déjà exprimé de longue date sa frustration face au blocage de la réforme des institutions financières, comme le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale, issues des accords de Bretton Woods de 1944. En juillet 2014, le pouvoir chinois était parvenu à rallier le Brésil, la Russie, l’Inde et l’Afrique du Sud autour d’un projet de banque de développement qui leur aurait été réservée.

Cette fois, la vague de ralliement à la BAII a des allures de raz-de-marée, et prend de court les États-Unis. En dépit des inquiétudes de Washington sur la gouvernance de la future banque et les risques d’opacité, nombre de ses alliés ont pris acte du nouveau poids économique de la Chine, devenue un partenaire incontournable dans la région. « Des pays comme l’Australie se sont trouvés face à un dilemme : pouvaient-ils soutenir l’ancien ordre politique régional au risque de s’aliéner la Chine, locomotive économique de la région ? », interroge Hugh White, professeur d’études stratégiques à l’Université nationale d’Australie.

Face au scepticisme de Tokyo et de Washington, le ministre des finances chinois, Lou Jiwei, a encore rappelé, le 22 mars, que les institutions multilatérales préexistantes « ne représentent pas nécessairement les meilleures pratiques », manière implicite de faire siennes les critiques contre la Banque mondiale et le FMI, souvent accusés par le passé d’avoir prescrit des remèdes inappropriés en temps de crise. Il jugeait au passage la BAD trop bureaucratique.

Pour les pays européens sollicités par la Chine, le raisonnement qui l’emporte est plus terre à terre : mieux vaut s’engager et avoir son mot à dire de l’intérieur de la future banque que de rester en dehors, comme le préconise Washington. Le Royaume-Uni a cédé le premier, annonçant sa participation dès le 12 mars, poussant les États-Unis à faire part de leur « inquiétude sur l’attitude trop accommodante » de Londres vis-à-vis de la Chine. Six jours plus tard, les trois premières économies de la zone euro annonçaient par une démarche collective leur volonté de signer. « Bienvenue l’Allemagne ! Bienvenue la France ! Bienvenue l’Italie ! », fanfaronnait dès le lendemain un éditorial de Chine Nouvelle, l’agence de presse chinoise.

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