Gare à la croissance économique sans emploi

Le produit intérieur brut chinois a été multiplié par neuf entre 1991 et 2012, mais l’emploi total a stagné pendant la même période.
Photo: Agence France-Presse Le produit intérieur brut chinois a été multiplié par neuf entre 1991 et 2012, mais l’emploi total a stagné pendant la même période.

Il faudra trouver le moyen de raccrocher la création d’emplois à la croissance économique si l’on ne veut pas mettre en péril les progrès réalisés ces dernières décennies en matière de niveau de vie, avertit l’OCDE.

De plus en plus de pays sont aux prises avec une « croissance économique sans emploi », constate un rapport du Centre de développement de l’OCDE dévoilé mardi. Particulièrement prononcée depuis le tournant des années 2000, la tendance s’est traduite, par exemple, par une croissance économique réelle de plus de 70 % aux États-Unis de 1992 à 2012, alors que l’emploi ne progressait que de 20 % et que le taux d’activité des 24-65 ans reculait, indiquant qu’on s’adaptait à la faiblesse de l’offre d’emplois en restant plus longtemps aux études, en prenant sa retraite plus tôt ou simplement en cessant de chercher du travail.

Ce phénomène inquiétant n’est pas réservé aux pays riches. Il s’est étendu aux puissances émergentes ainsi qu’à d’autres pays beaucoup plus pauvres, comme le Bangladesh et le Ghana, note le rapport de 160 pages intitulé Assurer des moyens de subsistance pour tous. « Le cas de la Chine est frappant, y dit-on. Entre 1991 et 2012, le produit intérieur brut a été multiplié environ par neuf (ajusté en fonction de l’inflation), alors que l’emploi total stagnait et que le taux d’activité des 24-65 ans passait de 85 % à 77 %. »

L’inquiétante tendance s’accompagne de conditions de travail et d’une sécurité d’emploi qui restent précaires, spécialement pour les femmes, dit-on. Elle découle notamment du problème de chômage chronique auquel font face bien des pays, mais aussi de la vitesse de l’automatisation et d’autres innovations technologiques qui remplacent de plus en plus de travailleurs, au point de faire reculer en 30 ans la part du travail dans la valeur totale de la production mondiale de 64 % à 59 %.

Ce phénomène est d’autant plus préoccupant, dit-on, qu’il se produit alors que les pays riches et émergents sont vieillissants et n’ont pas les moyens de laisser une partie de leur main-d’oeuvre sur le carreau et que plusieurs pays en développement, notamment en Afrique, compteront, au contraire, de plus en plus de jeunes en quête d’emplois. Il vient compromettre les progrès immenses réalisés en matière de niveau de vie. « Plus de deux milliards de personnes se sont arrachées à la pauvreté extrême depuis 40 ans, des travailleurs peu qualifiés ont augmenté leur salaire, l’espérance de vie s’est améliorée et le niveau d’alphabétisation est plus élevé que jamais. »

La croissance sans emploi n’est pas la seule tendance qui menace ces acquis, souligne le rapport de l’OCDE. Il faudrait ajouter à la liste : l’accroissement des inégalités, les changements climatiques, la fragilité persistante des marchés financiers ou encore la montée de l’insécurité par rapport au terrorisme et à la cybercriminalité.

L’interaction de ces phénomènes délétères pourrait rapidement tourner au cauchemar, note le rapport. Une panne de la création d’emplois, un vieillissement de la population et une crise des finances publiques peuvent faire un vilain mélange, tout comme se retrouver avec des millions de jeunes au chômage, une multiplication des épisodes de sécheresse et une urbanisation débridée.

Un appel aux gouvernements

On voudrait que les gouvernements nous sortent de ce mauvais pas, disent les auteurs du rapport, mais ces derniers ne sont pas toujours bien équipés pour relever le défi. Les plus pauvres n’ont pas toujours fini de se donner tous les leviers d’un État moderne alors que plusieurs pays plus riches sont aux prises avec des finances publiques fragiles, une crise de confiance des citoyens et leur action est affligée d’une vision à court terme.

Il faudra bien pourtant que les gouvernements prennent conscience du danger qui guette et trouvent le moyen de passer à l’action sur les plans international, national et local. Sur la scène mondiale, il devient « urgent d’arriver à une entente permettant de s’attaquer aux changements climatiques » et de mieux partager l’accès à l’eau potable, dit-on. Il faudrait aussi, entre autres, poursuivre l’assainissement du marché financier et que le concert des nations convienne d’un moyen de prévenir l’évasion fiscale par les multinationales et d’améliorer la progressivité des régimes fiscaux.

Sur la scène nationale, il faudrait prendre le virage de l’économie verte, permettre l’éducation et la formation professionnelle tout au cours de la vie, avoir de meilleurs programmes sociaux dans les pays en développement et instaurer un revenu minimum garanti dans les pays riches.

En matière de travail, les auteurs du rapport de l’OCDE voudraient qu’on prenne acte du fait que le plein-emploi est devenu « une illusion pour de plus en plus de personnes ». On propose à la place une approche basée sur la flexibilité où les travailleurs seraient aidés à rapidement s’adapter aux changements du marché du travail. Inspiré du système dit de « flexicurité » mis au point au Danemark, ce modèle offrirait aux travailleurs, durant ces périodes de transition, « des portefeuilles de moyens » qui seraient composés de travail à temps partiel, de formation rémunérée et d’allocations chômage.

2 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 1 avril 2015 15 h 13

    Deux solutions simples

    Le partage du travail.
    La taxation et le revenu de citoyenneté.

    • Clermont Domingue - Abonné 3 avril 2015 21 h 39

      Vous avez entièrement raison...mais ça ne fait pas encore assez mal pour que les gens s'intéressent à vos solutions.Les gouvernements sont toujours bandés sur la création d'emplois. Cela leur vient d'un vieux dada biblique:* Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front* Mérite, mérite quand tu nous tiens...;