L’entente de fusion s’effrite

Le projet de mariage entre les géants mondiaux du ciment, Holcim et Lafarge, est soudainement remis en cause pour des questions d’argent et de gouvernance et avec de possibles effets au Québec.

Le conseil d’administration de la compagnie suisse Holcim a réclamé lundi une renégociation de son projet de fusion de 42 milliards d’euros annoncé en avril 2014 avec la Française Lafarge. Estimant avoir gagné de la valeur depuis et doutant, apparemment, des compétences de celui qui devait prendre les commandes de la nouvelle entreprise, les administrateurs de Holcim se sont opposés au projet « dans sa forme actuelle » et en ont appelé à une renégociation « de bonne foi » sur ses conditions financières et de gouvernance. Le conseil d’administration de Lafarge s’est dit prêt, quant à lui, « à explorer la possibilité d’une révision » des dispositions financières, mais « à aucune autre modification » de l’entente qui devait être bouclée d’ici trois mois.

Si elle devait être conclue, la fusion serait l’une des plus importantes du genre, en donnant naissance à un champion mondial du ciment avec plus de 130 000 employés dans 90 pays et un chiffre d’affaires de 30 milliards d’euros, rappelait hier le quotidien français Le Monde. Qualifié de « mariage entre égaux », le projet est fondamentalement une acquisition de la Française par sa grande rivale suisse, payée en actions de Holcim.

Jusqu’à tout récemment très similaires, les trajectoires financières des deux compagnies ont commencé à diverger depuis quelques mois, l’appréciation du franc suisse et de meilleurs résultats de Holcim creusant l’avance qu’avait déjà la valeur de son action sur celle de Lafarge. Selon l’agence Bloomberg, plutôt que d’un échange d’actions à parité entre les deux compagnies, Holcim ne voudrait plus payer que 0,875 action par titre de Lafarge. Cette dernière serait prête à réviser ce ratio à 0,93 pour 1.

Selon la même logique, Holcim ne serait plus d’accord pour que le conseil d’administration de la nouvelle société soit composé d’un nombre égal d’administrateurs de chaque compagnie. Les dernières performances de Lafarge auraient aussi semé le doute dans l’esprit d’importants actionnaires de Holcim, dont le milliardaire Thomas Schmidheiny propriétaire de 20 % de la compagnie, quant aux capacités de celui qui devait prendre la barre du futur groupe LafargeHolcim, l’actuel p.-d.g. de la compagnie française, Bruno Lafont. Il réclamerait le choix d’un nouveau chef. Le principal intéressé n’a pas commenté.

De l’intérêt au Québec

Toute cette histoire arrive alors que les deux compagnies avaient déjà entrepris les démarches en vue d’obtenir le feu vert des autorités réglementaires des nombreux pays concernés. Cela consistait notamment à dresser la liste des activités dont elles devaient se départir afin de répondre aux exigences des lois antimonopoles.

Au Canada, Lafarge est le principal producteur de ciment et de produits de béton, avec 33 % du marché, 360 usines et 6000 employés. Quant à Holcim, elle compte quatre usines et 3000 employés principalement concentrés en Ontario et au Québec, y compris l’ancienne compagnie Ciment Saint-Laurent achetée en 2009 et 1000 employés québécois notamment à Joliette. Il avait été décidé que ce serait ces activités canadiennes de Holcim qui seraient vendues.

Holcim et Lafarge ont annoncé au début du mois dernier avoir trouvé un acheteur (le groupe irlandais CRH) pour ces actifs au Canada, ainsi que d’autres en Europe, aux États-Unis, au Brésil et aux Philippines pour 6,5 milliards d’euros.

On précisait cependant que « ces cessions [d’actifs] restent conditionnées à la finalisation du projet de fusion, qui inclut la réussite de l’offre publique d’échange [d’actions] et son approbation par les actionnaires de Holcim au cours du second trimestre 2015 ».

Du mariage à l’enterrement

Si la fusion entre Holcim et Lafarge devait échouer, elle irait rejoindre au cimetière d’autres ambitieux projets de mariage qui ont récemment tourné en eau de boudin, a fait remarquer le Wall Street Journal dans son site Internet lundi. Seulement l’an dernier, on cite l’exemple des noces ratées de 54 milliards $US des géants de l’industrie pharmaceutique AbbVie et Shire, l’échec de l’union d’Omnicom et de Publicis dans le domaine de la publicité (35 milliards) et l’amour impossible entre les compagnies de télécommunication Sprint et T-Mobile (32 milliards).