Bâtirente joint les actes à la parole

Arnaud Stopa Collaboration spéciale
<em>«La diminution des émissions de CO2 va entraîner une modification des modèles d’affaires, car il faudra alors prendre en compte la réduction de nos émissions et de nos consommations des énergies fossiles, ainsi que l’intégration d’énergies alternatives»</em>, indique Daniel Simard.
Photo: Annik MH de Carufel Le devoir «La diminution des émissions de CO2 va entraîner une modification des modèles d’affaires, car il faudra alors prendre en compte la réduction de nos émissions et de nos consommations des énergies fossiles, ainsi que l’intégration d’énergies alternatives», indique Daniel Simard.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le système de retraite des affiliés de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) entend prendre davantage en compte les impacts écologiques de ses investissements depuis que la CSN s’y est engagée, dans le cadre de la conférence annuelle des principes pour l’investissement responsable de Montréal, l’automne dernier. Elle doit en même temps relever le défi des premiers retraits de fonds de ses membres.

Si Bâtirente a signé l’Engagement de Montréal sur le carbone (Montreal Carbon Pledge) en septembre 2014, c’est avant tout parce que l’instance estime que la pollution en gaz à effet de serre (GES) aura des répercussions sur les rendements de ses produits.

« Le monde de l’investissement navigue en eaux troubles, analyse Daniel Simard, le directeur général du système collectif d’épargne-retraite proposé aux membres de la CSN. Entre les faibles taux d’intérêt, les incertitudes économiques et écologiques, il est difficile de donner correctement des rendements ajustés sur le long terme. »

« Il a fallu joindre les actes et la parole, continue-t-il. Les investisseurs réclamaient des mesures concernant le marché du carbone, afin de voir dans quoi on navigue et comment choisir les meilleurs investissements possibles. » La conférence avait ainsi pour objectif de réfléchir sur les enjeux climatiques et leurs conséquences sur les risques d’investissements à long terme.

En effet, les politiques nationales et internationales ont formulé le voeu pieux de limiter l’augmentation de la température à deux degrés. Pour ce faire, des systèmes de marché du carbone ou de taxes sont mis en place, qui, éventuellement, auront des répercussions sur les rendements financiers. En signant l’Engagement, Bâtirente s’engageait ainsi à dévoiler le bilan en carbone de ses portefeuilles d’investissement, le but étant de réduire ce bilan. « C’est bon pour la gestion du risque à long terme et cela va dégager des possibilités d’investissements, indique le directeur général. La diminution des émissions de CO2 va entraîner une modification des modèles d’affaires, car il faudra alors prendre en compte la réduction de nos émissions et de nos consommations des énergies fossiles, ainsi que l’intégration d’énergies alternatives. »

Même s’il y a toute une réflexion dans le milieu des investissements visant à diminuer les placements dans les industries pétrolières, au profit de celles des énergies moins dommageables, il ne faut pas les écarter de l’équation. Selon lui, le risque le plus grand provient d’elles, parce que les valorisations sont fondées sur les réserves connues et estimées en or noir. « Si on fait l’équation entre les réserves connues et leur exploitation, on arrive à en dire que les émissions de GES entraîneront une augmentation bien supérieure à deux degrés, indique-t-il. Elles ne pourront pas les exploiter, au risque de crever ce plafond. C’est quelque chose qu’il faut prendre en compte dès maintenant. »

L’instance, depuis 2005, prend en compte les aspects écologiques, sociaux et de gouvernance dans ses instruments d’analyse des titres, de suivi des placements et d’exercice des droits de vote — comme demander que la rémunération des dirigeants soit fonction des résultats de la gestion écologique de l’entreprise. Elle s’investit dans le changement de paradigme dans les sources d’énergie, qui, en raison de leur coût élevé, peuvent s’avérer payantes. « On parle de 100 milliards rien que pour les transports, au Québec », chiffre le directeur.

C’est ainsi qu’elle discute avec la pétrolière Suncor afin que cette dernière s’engage dans la transition énergétique. « En plus de lui demander de limiter ses émissions dans l’extraction [de pétrole], on lui fait considérer une transition vers les énergies renouvelables, par exemple l’utilisation de véhicules électriques [dans sa flotte] ou encore l’installation de bornes électriques dans ses stations-service. Le but est de capter des occasions de préparer la transition vers de nouveaux modes d’énergie. »

C’est ainsi que certains de ses partenaires gestionnaires de portefeuilles immobiliers se tournent vers les certifications écologiques. « L’immobilier est une des principales sources d’émission de GES, car il incorpore toute la question de la consommation électrique, mais aussi des coûts de mise à niveau de la performance, au travers des certifications LEED, indique Daniel Simard. Mais un immeuble qui a de bonnes performances est de meilleure qualité, donc les loyers seront meilleurs. Et donc la valorisation dans le portefeuille en est améliorée. »

Décaissement à risque

Le fonds, capitalisé à hauteur de 500 millions de dollars et fort de plus de 25 000 membres, fait face aux premiers décaissements de cagnotte, qui, le plus souvent, s’en vont vers d’autres instances. Un défi supplémentaire pour l’organisation vieille de 27 ans, surtout si cette dernière souhaite garder ses frais de gestion bas et sa diversité de placements. « Au moment de la retraite, les entreprises poussent les employés à transférer leurs positions dans un établissement bancaire, car c’est pour elles un risque en moins à soutenir, explique le directeur général. Mais, pour les retraités qui ont beaucoup accumulé, des frais de gestion bas — de l’ordre de 1 ou 2 % — peuvent leur faire économiser des sommes importantes. Sur une cagnotte de 100 000 $, on parle de 1000 $ par an ! »

Ce risque de décaissement rapide oblige ainsi l’association à se maintenir sur des marchés plus volatils. « Le mandat d’actifs résulte de politiques de placements dans la construction des portefeuilles sur les marchés : on doit rester sur des marchés liquides, car nos fonds sont hautement déplaçables et doivent nous permettre de répondre à une importante sortie de membres. »