Une pénurie? Quelle pénurie?

À la firme de consultants informatiques de Québec Effenti, le tiers de la trentaine d’employés vient de l’étranger. Sur près de 1,4 million de postes à pourvoir entre 2013 et 2022, on estime que 18 % seront occupés par de nouveaux immigrants.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir À la firme de consultants informatiques de Québec Effenti, le tiers de la trentaine d’employés vient de l’étranger. Sur près de 1,4 million de postes à pourvoir entre 2013 et 2022, on estime que 18 % seront occupés par de nouveaux immigrants.

En dépit de l’importance grandissante qu’on y accorde, la rareté de main-d’oeuvre reste mal documentée au Québec, comme au Canada, et pourrait ne pas être aussi terrible qu’on le dit, surtout si elle permet d’améliorer le sort des travailleurs et de forcer les entreprises à s’attaquer à leur problème de productivité.

Se fiant, entre autres, à des études prédisant que le départ à la retraite des baby-boomers provoquera dès 2021 une pénurie d’un million de travailleurs au Canada, dont presque le tiers au Québec seulement, le premier ministre Stephen Harper a déclaré, en 2012, que ce phénomène était « le plus grand défi auquel fait face le Canada ».

Le directeur parlementaire du budget, Jean-Denis Fréchette, est venu le contredire l’hiver dernier en concluant que la majorité des études sérieuses réalisées sur le sujet ne révélaient pas de pénurie à l’échelle nationale ni d’inadéquation importante entre les compétences et les besoins du marché.

360 000 chômeurs

La même confusion règne au Québec. À en croire les enquêtes réalisées par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) auprès de ses membres, le principal obstacle aux ventes et à l’augmentation de la production des PME québécoises serait la pénurie de main-d’oeuvre qualifiée (27 %), devant le manque de demande intérieure (23 %) et le manque de liquidités (22 %). Selon une autre enquête de la FCEI, il y aurait actuellement environ 300 000 postes vacants dans le secteur privé au Canada, dont près de 65 000 au Québec.

Le ministère québécois de l’Emploi et de la Solidarité sociale préfère ses propres statistiques, qui disent, entre autres, qu’il n’y avait, en 2012, que 16 730 postes vacants depuis au moins quatre mois, soit moins de 1 % (0,8 %) de l’ensemble des emplois au Québec, et que beaucoup moins encore (0,1 %) ont entraîné de graves problèmes aux entreprises, comme la perte d’un contrat ou des retards de livraison.

« Ce sont des proportions infimes,observe Louis-Philippe Tessier-Parent, analyste du marché du travail au ministère. En fait, je vois mal comment on pourrait parler de pénurie de main-d’oeuvre quand on a encore 360 000 chômeurs au Québec. »

Une offre serrée

L’économiste admet volontiers que le marché du travail sera de plus en plus serré au cours des 25 prochaines années, avec l’augmentation de 94 % des personnes âgées de 65 ans ou plus et la stagnation de la population âgée de 20 à 64 ans, mais l’on n’entrevoit pas de pénurie malgré tout. Sur près de 1,4 million d’emplois à pourvoir entre 2013 et 2022, dont 80 % de départs à la retraite, on estime que plus de la moitié (58 %) seront occupés par des jeunes de moins de 25 ans, 18 % par de nouveaux immigrants, 6 % par des personnes actuellement au chômage et 12 % par l’augmentation de la participation au marché du travail de personnes de différents groupes d’âge, dont plus de la moitié âgées de 65 ans ou plus.

Tout cela devrait contribuer, entre autres, à réduire graduellement le taux de chômage à 6,2 % en 2017 et à 5,7 % en 2022, soit de plus en plus près de ce que les économistes considèrent comme le plein-emploi.

« En d’autres mots, les prévisions montrent que la quantité de main-d’oeuvre devrait être suffisante, note Louis-Philippe Tessier-Parent, si l’on parvient à mettre tout le monde à contribution, y compris les populations qu’on a encore du mal à intégrer au marché du travail, comme les immigrants, les travailleurs plus âgés ou les personnes avec des contraintes particulières. Si l’on peut parler d’une plus grande rareté, il ne peut être question de pénurie générale. Le défi sera de s’assurer que la qualité sera également adéquate, c’est-à-dire que les compétences des gens correspondent aux besoins du marché. »

Les données agrégées ne doivent pas nous tromper. « Certaines entreprises et même des secteurs entiers vont littéralement manquer de main-d’oeuvre spécialisée »,prévient Florent Francoeur, p.-d.g. de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés. On pense évidemment aux professionnels de la santé, aux ingénieurs en informatique, à d’autres techniciens spécialisés, mais pas seulement. « À Montréal, vous aurez probablement plus de difficulté aujourd’hui à trouver une bonne secrétaire-réceptionniste bilingue qu’un comptable, parce qu’on n’en forme presque plus », note-t-il.

Une réalité brutale

Cette situation n’est pas nécessairement une mauvaise chose, a fait valoir plus d’un économiste, notamment parce que la course à la main-d’oeuvre entre les employeurs les poussera à augmenter les salaires après trois décennies de presque stagnation. Cela forcera aussi les entreprises à s’attaquer plus sérieusement à un autre problème chronique au Canada et au Québec, soit la faiblesse de leurs gains de productivité.

Les employeurs vont de plus en plus se retrouver devant une réalité brutale, annonce Louis-Philippe Tessier-Parent. « Des Mercedes à 10 000 $, c’est rare. Autrement dit, des travailleurs compétents et expérimentés qui ne coûtent pas cher, ce sera de plus en plus rare. Aussi, de deux choses l’une : soit il faudra accepter qu’ils soient moins expérimentés pour les payer moins cher et les former au sein de l’entreprise, soit on cherchera la crème ou on la débauchera ailleurs en y mettant le prix. »

Concurrence inégale

Tous les secteurs économiques ne seront pas égaux devant ce défi. Encarcané par sa lourdeur de fonctionnement et ses conventions collectives contraignantes, le secteur public risque d’être moins en mesure d’ajuster son offre aux demandeurs d’emploi que les employeurs du secteur privé, observe Florent Francoeur. « Lorsque le gouvernement voulait transformer le ministère des Transports en agence autonome, il ne s’est pas caché que l’un de ses objectifs était de se donner plus de souplesse en matière d’embauche. »

À la FCEI, on craint que les PME fassent les frais de cette lutte pour la main-d’oeuvre entre grandes entreprises et gouvernement. « Elles ne disposent généralement pas des moyens financiers pour égaler leur offre de salaires et autres avantages, selon l’économiste Simon Gaudreault. C’est préoccupant parce que les coûts de main-d’oeuvre sont extrêmement importants pour les PME, mais aussi parce qu’elles sont le plus gros employeur privé au Québec. Leur seul espoir est de compter sur d’autres avantages, comme leur taille plus humaine et la valorisation des employés. »

Mais, pour le moment, si les grandes entreprises considèrent de plus en plus les questions de ressources humaines comme un enjeu stratégique, les dirigeants de PME ne semblent pas tellement se soucier de la rareté de main-d’oeuvre, à part, peut-être, dans la région de Québec, déplore Florent Francoeur. « Quand tu leur dis qu’un travailleur sur quatre va prendre sa retraite dans les sept prochaines années, ils te répondent qu’ils ont un horizon de deux mois. On est très loin de la gestion prévisionnelle. Ce qui fait qu’on se réveille presque toujours trop tard. »

27 %
des PME se disent freinées par la rareté de la main-d'oeuvre qualifiée.
5,7 %
est le taux de chômage moyen qu’on prédit au Québec pour 2022.
1 commentaire
  • François Laforest - Abonné 2 février 2015 20 h 13

    Nos chômeurs sont irrécupérables et non réformables ?

    Et combien de jeunes itinérants laissés pour compte ! La solution passe vraiment par l'arrivée massive de gestionnaires français qui embauche leur congénère à tour de bras parce que nos jeunes ne sont pas à la hauteur? Près du demi-million de ces migrants depuis près de cinq ans celà change le paysage avec ceux qui finissent par obtenir aisément leur statut de résidents( 2 ans pour les PVT).
    Pourtant charité bien ordonnée commence par soi-même.