Poloz surprend les marchés

Stephen Poloz : « La chute des prix du pétrole a des conséquences clairement négatives pour l’économie canadienne. »
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Stephen Poloz : « La chute des prix du pétrole a des conséquences clairement négatives pour l’économie canadienne. »

La Banque du Canada a pris les marchés par surprise, mercredi, en abaissant son taux directeur afin de « prendre une assurance » contre l’impact sur l’économie canadienne de la chute des prix du pétrole.

La banque centrale canadienne n’avait pas touché au taux de son principal outil de politique monétaire depuis septembre 2010, la plus longue période depuis les années 50. Au lieu de le remonter — comme on s’attendait généralement à la voir faire vers la fin de l’année à la suite de la Réserve fédérale américaine —, elle a réduit son taux cible de financement à un jour d’un quart de point de pourcentage, de 1 % à 0,75 %.

« La chute des prix du pétrole a des conséquences clairement négatives pour l’économie canadienne »,a résumé le gouverneur de la Banque, Stephen Poloz, en conférence de presse. Si rien n’avait été fait, a-t-il expliqué, l’effacement du retard de croissance accumulé au fil des ans aurait pu ne pas être terminé, comme prévu, d’ici la seconde moitié de 2016, mais « pas avant la fin de 2017 ». Une telle perspective « nous a semblé déraisonnable », a dit le gouverneur. « Par conséquent, nous avons jugé approprié de prendre une assurance contre ces risques. »

Ce choc pétrolier arrive dans un contexte « de croissance solide et plus équilibré au Canada ces derniers trimestres », a observé la Banque du Canada, qui dévoilait en même temps l’édition hivernale de son Rapport sur la politique monétaire. En dehors du secteur de l’énergie, commençait à s’installer un enchaînement vertueux fait d’une augmentation de la demande étrangère, notamment américaine, menant à un raffermissement des exportations, puis à l’amélioration de la confiance et des investissements des entreprises et enfin à la croissance de l’emploi.

Ralentissement de la croissance

La dégringolade des cours pétroliers ne frappe pas seulement les industries et les régions directement concernées, rappelle la Banque du Canada. Elle entraîne aussi une perte de revenu global pour le pays tout entier, en plombant notamment les investissements et les revenus d’exportation.

La banque centrale a d’ailleurs révisé à la baisse ses prévisions économiques. Plutôt qu’un taux de 2,4 % comme elle le pensait encore en octobre, elle ne s’attend plus désormais qu’à une croissance de 2,1 % cette année, à raison d’un premier semestre au rythme annualisé poussif de 1,5 %. La situation devrait graduellement s’améliorer ensuite, avec un taux de croissance de 2,4 % en 2016.

Du côté de l’inflation, l’indice des prix à la consommation devrait se tenir aussi bas que 0,3 % à 0,5 % durant les trois premiers trimestres de l’année avant d’entamer une remontée jusqu’à la cible de 2 % de la Banque du Canada à la fin de 2016. La baisse sera moins spectaculaire pour son indice de référence, qui exclut les facteurs les plus volatils, dont l’énergie, et qui devrait se maintenir tout juste sous la barre de 2 %.

Depuis longtemps inquiète du niveau d’endettement des ménages canadiens, la banque centrale ne s’en fait pas trop avec le risque que sa nouvelle baisse des taux d’intérêt, associée à la chute des prix de l’essence, les incite à dépenser encore plus à crédit. Celui qui pensait s’acheter une camionnette neuve risque d’y repenser à deux fois en voyant le ralentissement économique et les pertes d’emplois, a expliqué Stephen Poloz. Mais, plus important encore, même si la baisse des taux d’intérêt devait en inciter quelques-uns à s’endetter un peu plus, elle aidera surtout à limiter les pertes d’emplois et de revenus.

« Incertitude considérable »

Toutes ces prévisions se basent sur un prix du pétrole qui se maintiendrait autour d’une moyenne de 60 $US le baril les deux prochaines années. Encore à 110 $ le baril en juin, l’or noir a gagné 1,31 $ mercredi, à 47,78 $.

Stephen Poloz a répété à plusieurs reprises qu’il faisait face à « une incertitude considérable » et s’est dit prêt à ajuster son tir dans un sens ou l’autre. Il s’est dit conscient aussi du risque que sa décision de mercredi prenne par surprise les marchés financiers. « Nous avons conclu que les avantages d’intervenir maintenant plutôt que d’attendre l’emportaient sur les coûts de toute volatilité à court terme pouvant survenir sur les marchés. »

L’effet de la décision de la Banque du Canada ne s’est pas fait attendre. Le dollar canadien s’est tout de suite mis à piquer du nez, clôturant la journée à 81,07 ¢US, une baisse de 1,5 ¢ qui venait s’ajouter à un autre recul de 1 ¢ la veille.

La Banque du Canada n’a pas seulement pris par surprise les investisseurs, elle a aussi plongé les analystes dans la perplexité.

« Faut-il s’attendre à plus de réduction des taux ? Ce n’est pas impossible si les prix de l’énergie n’augmentent pas autant que le prévoit la banque centrale », ont commenté Paul-André Pinsonnault et Krishen Rangasamy, de la Banque Nationale.

Leur confrère du Mouvement Desjardins, Benoit P. Durocher, admet que la marge de manoeuvre restante est mince, mais il estime que « les autorités monétaires voudront certainement continuer dans la même direction lors de leur prochaine rencontre du 4 mars en décrétant une deuxième réduction de leur taux d’intérêt directeur ».

« Nous ne pensons pas que ce soit le début d’un nouveau cycle de baisse des taux »,a déclaré, pour sa part, Leslie Preston, de la Banque TD.