La Suisse capitule

Depuis septembre 2011, la Banque centrale de Suisse avait établi un «cours plancher» pour éviter que le franc suisse s’apprécie trop fortement par rapport à l’euro.
Photo: Fabrice Coffrini Agence France-Presse Depuis septembre 2011, la Banque centrale de Suisse avait établi un «cours plancher» pour éviter que le franc suisse s’apprécie trop fortement par rapport à l’euro.

Et si la toujours neutre Suisse était la première victime de la guerre mondiale… des monnaies ? Les décisions spectaculaires de sa banque centrale jeudi annoncent selon les économistes de durs affrontements monétaires à travers le globe.

« La banque centrale suisse était la première à s’être lancée dans la guerre des monnaies, elle est la première à capituler », résume Christophe Dembik, économiste chez Saxo Banque.

Cette capitulation a pris la forme de l’abandon du « cours plancher » (1,20 franc suisse pour un euro) : alors qu’elle avait décidé en septembre 2011 d’interdire au franc suisse de trop s’apprécier face à l’euro pour protéger les entreprises exportatrices, la Banque nationale suisse a levé jeudi le drapeau blanc et décidé de le laisser flotter.

Cette annonce-surprise a déclenché une onde de choc financière : envolée de 30 % en quelques minutes du franc suisse face à l’euro, descente aux enfers de la Bourse de Zurich, et secousses dans les pays endettés en devise suisse comme la Pologne ou la Croatie.

Pour M. Dembik, la Suisse a battu en retraite « avant que la Banque centrale européenne ne présente le 22 janvier une arme conséquente » : un programme de rachats massifs d’actifs, susceptible de faire fortement baisser l’euro, et donc de faire monter le franc suisse, valeur refuge par excellence.

« Les banques centrales se parlent entre elles et les Suisses savent qu’en cas d’assouplissement quantitatif [achat massif de titres] de la BCE, la parité plancher n’est plus tenable », indique Philippe Waechter, économiste de Natixis AM.

Pour Daragh Maher, stratège chez HSBC, « en supprimant le taux plancher, la Banque nationale suisse n’est plus obligée d’intervenir et de poursuivre une stratégie de plus en plus controversée au plan politique ».

Controversée parce que coûteuse : la banque centrale devait acheter en masse des devises étrangères pour contenir sa propre devise, portant son bilan à une taille astronomique, équivalente à 85 % du PIB selon Simon Ward, économiste de Henderson Global Investors.

Pourtant, la Banque nationale suisse ne déserte pas complètement : elle a abaissé son taux d’intérêt à -0,75 %, dans l’espoir de dégoûter les investisseurs du franc suisse.

Affrontements à venir

Pour M. Dembik, il faut s’attendre à de nombreux affrontements monétaires de ce type dans les mois à venir : « Face à la morosité généralisée de la croissance, le taux de change est l’un des derniers leviers » susceptibles de soutenir la conjoncture de tel ou tel pays.

« Les pays asiatiques seront en première ligne, par exemple la Corée du Sud, Taïwan », poursuit l’économiste. Ces pays exportateurs souffrent de la forte baisse du yen, qui profite à leurs concurrents japonais. « Les grands émergents, par exemple le Brésil, auront certainement aussi besoin de jouer sur le taux de change », selon lui.

L’intensité des batailles dépendra beaucoup de la Réserve fédérale américaine. La Fed a en effet annoncé un cycle de hausse de taux, alors que la BCE poursuit une politique exactement inverse d’expansion, ce qui renforce le dollar face à l’euro. Jusqu’ici Washington laisse faire mais la Fed pourrait, selon certains experts, freiner la devise américaine en reportant de plusieurs mois son premier tour de vis, attendu par les marchés au début de l’été.

L’« ajustement monstrueux de l’euro », qui a atteint début janvier son plus bas niveau face au dollar depuis mars 2006, « force les uns et les autres à revoir leurs positions », indique M. Waechter. La banque suisse a d’ailleurs évoqué la « divergence grandissante des politiques monétaires » dans les motifs de sa spectaculaire décision de jeudi.

Certains économistes refusent toutefois d’entrer dans une rhétorique martiale. Pour Agnès Bénassy-Quéré, professeur à la Paris School of Economics, « il semble exagéré de parler de guerre des monnaies lorsque l’on vit dans un monde de changes flottants et de libre circulation des capitaux ».

L’économiste estime que les ajustements des devises les unes par rapport aux autres reflètent surtout le bon fonctionnement de ce système, dans lequel la Suisse faisait figure d’anomalie avec son cours plancher. Pour elle, le pays « avait pris un chemin inhabituel » et ne « jouait pas le jeu de la mondialisation financière ».