Tous les espoirs sont permis, mais le réalisme commande la prudence

Dans un restaurant privé à La Havane
Photo: Yamil Lage Agence France-Presse Dans un restaurant privé à La Havane

« C’est le début de la fin de ce truc qu’on a appelé la révolution cubaine », assure le metteur en scène et dramaturge Yoshvani Medina dans la petite salle sombre et encombrée de son théâtre du quartier de Little Havana, à Miami. En exil depuis qu’il a 27 ans, d’abord en Martinique — où il est devenu Français — puis en Floride, l’artiste cubain se dit « plein d’espoir » après l’annonce du rapprochement entre les États-Unis et Cuba. Né à Pinar del Rio, dans l’ouest de l’île caribéenne, Yoshvani Medina a, très tôt, été confronté à l’arbitraire du régime castriste.

En 1990, il gagne un prix national d’écriture pour Neurosis, l’histoire d’un jeune qui prétend être fou pour éviter d’aller combattre avec l’armée cubaine en Angola. Malgré cette récompense, le théâtre professionnel de sa ville refuse de monter la pièce, jugée trop polémique. « Je me suis pris de plein fouet la censure », se souvient Medina. Alors âgé de 22 ans, il commence à réaliser que sa carrière se jouera ailleurs que sur sa terre natale. « Qui dit metteur en scène et homme de théâtre dit pensée. Et à Cuba, ce qui n’est pas interdit est obligatoire, surtout la pensée. Ce n’était pas pour moi », explique-t-il. Cinq ans plus tard, l’artiste entame un exil qui dure depuis près de deux décennies.

Obstacles

Des annonces faites mi-décembre par Barack Obama, Yoshvani Medina retient notamment l’assouplissement des restrictions sur le commerce. « Les petites entreprises vont pouvoir continuer à se développer. L’amélioration de l’économie va améliorer le pays et ça, les frères Castro ne pourront pas l’arrêter », pronostique-t-il. Ces dernières années, le régime de Raúl Castro a en effet favorisé le développement de petits commerces (restaurants, salons de beauté, ateliers de réparation de vélos ou de téléphones) pour tenter de compenser les licenciements dans le service public. Si leur nombre est relativement élevé (environ 500  000), ces micro-entrepreneurs doivent toutefois faire face à de sérieux obstacles, dont la faiblesse du réseau de télécommunication et l’absence totale de crédits bancaires. Dans ce contexte, la décision d’augmenter de 500 à 2000 $US le plafond trimestriel des virements d’argent autorisés des États-Unis vers Cuba pourrait constituer un bol d’air pour les entrepreneurs cubains, totalement dépendants des fonds envoyés par la diaspora.

Fondée il y a onze ans à Miami, l’ONG Roots of Hope milite pour le développement des technologies à Cuba. Depuis 2009, elle a envoyé légalement sur l’île 12 000 appareils électroniques, en majorité des téléphones mobiles, autorisés depuis 2008, des tablettes et des clés USB. « Je suis prudemment optimiste. J’attends de voir les conséquences concrètes des annonces politiques, confie Natalia Hernandez, une des responsables de l’ONG. Est-ce qu’il va y avoir plus de points d’accès à Internet ? Les Cubains vont-ils pouvoir avoir une ligne privée chez eux, ce qui est illégal aujourd’hui ?» À la faveur du réchauffement annoncé, Roots of Hope se dit prête à diversifier ses activités, en développant, par exemple, la formation ou le microcrédit, aujourd’hui illégaux. Outre les petits entrepreneurs locaux, les sociétés américaines espèrent elles aussi bénéficier d’une plus grande ouverture du marché cubain.

«Cyclone»

En Floride, les professionnels du tourisme spécialisés dans les voyages vers l’île caribéenne se frottent les mains. L’assouplissement annoncé des règles pour les douze catégories d’Américains autorisés à se rendre à Cuba pourrait faire gonfler leur chiffre d’affaires, même si les voyages touristiques indépendants restent pour l’instant interdits aux Américains. Les sociétés américaines devraient également pouvoir exporter des matériaux de construction et des équipements agricoles pour aider au développement de l’embryonnaire secteur privé local.

Chez les partisans du dégel entre Washington et La Havane, on estime qu’un accès grandissant aux technologies modernes et un boom de l’entrepreneuriat permettront l’émancipation. « Plus les Cubains seront indépendants économiquement du gouvernement, plus ils contrôleront également leur propre vie », estime ainsi Alejandro Barreras, de l’ONG Cuba Now, qui milite pour un rapprochement entre les deux pays. « Le changement commence au niveau des individus », ajoute-t-il. Si les micro-entreprises et l’entrepreneuriat étranger se développent, le discours communiste et la répression vont en prendre un coup, anticipe Yoshvani Medina. « Bien sûr, ils vont essayer de répéter ce qu’ils ont fait pendant cinquante-quatre ans parce que l’inertie de la violence, l’inertie de la dictature, seront là. Mais vous savez, quand la lumière entre dans une chambre obscure, les cafards finissent toujours par s’enfuir », assène-t-il, dans une allusion cinglante aux frères Castro.

Malgré cet espoir de changement, le metteur en scène ne s’imagine pas fouler sa terre natale de sitôt : «C’est un cyclone qui est passé par Cuba, les eaux ne seront pas tout de suite calmes. Je ne veux pas aller à Cuba et qu’un homme me dise quels sont les mots que je peux prononcer. » Yoshvani Medina conclut : «Le jour où on m’ouvrira la porte d’un théâtre à Cuba, je leur dirai qu’ils n’ont rien à se reprocher. Que personne ne peut venir de Miami leur dire « vous avez été lâches d’être restés sous la botte de Fidel Castro ». Parce que je ne sais pas qui sont les plus lâches : eux, qui sont restés là-bas, ou nous qui avons fui. »

1 commentaire
  • André Michaud - Inscrit 7 janvier 2015 10 h 35

    La monarchie rouge

    La monarchie rouge de la famille Castro n'abandonnera pas ses privilèges et son control total sur le parti unique et sur les citoyens si facilement...