La banquière

Carolyn Wilkins, première sous-gouverneure de la Banque du Canada
Photo: Banque du Canada Carolyn Wilkins, première sous-gouverneure de la Banque du Canada

Vous ne la connaissez probablement pas et pourtant vous aurez bientôt son autographe.

Carolyn Wilkins est la nouvelle première sous-gouverneure de la Banque du Canada, c’est-à-dire la numéro 2 de l’institution, tout juste derrière son gouverneur, Stephen Poloz. Arrivée en poste au printemps pour un mandat de sept ans, elle supervise, entre autres, la gestion quotidienne de l’organisation de 1250 employés de même que sa planification stratégique, en plus de participer à la conduite de la politique monétaire et de représenter le Canada aux grands forums internationaux, comme le Conseil de stabilité financière du G20.

« J’arrive à un moment super-excitant parce que la crise commence à être plus loin derrière nous et que l’occasion est parfaite pour en tirer des leçons »,a déclaré cette semaine au Devoir la jeune quinquagénaire francophile lors d’une entrevue dans les bureaux de la banque centrale à Ottawa. « Je fais aussi des choses vraiment agréables, comme signer les billets de banque »,a-t-elle ajouté avec le large sourire d’une économiste qui réalise un fantasme. On devrait bientôt voir apparaître sa griffe à côté de celle de Stephen Poloz sur la prochaine fournée de billets de 20 $.

La Banque du Canada ne s’occupe pas seulement de l’émission de la monnaie et de la fixation de la politique monétaire par l’entremise de ses taux d’intérêt à court terme auprès des banques. Elle gère aussi les opérations financières du gouvernement fédéral (dette et dépôts), fixe le niveau des réserves des banques et assure la surveillance de la stabilité de l’ensemble du système financier canadien. Son prochain plan stratégique de trois ans déterminera, entre autres, le genre de questions sur lesquelles se pencheront ses chercheurs. Il prévoira un nouvel examen de sa cible d’inflation de 2 % et de la façon de l’atteindre. Il poursuivra la mise en place des réformes réglementaires adoptées à la suite de la crise financière. Il lancera aussi une réflexion plus générale sur sa façon de prendre le pouls de l’économie canadienne.

« L’écosystème financier est en évolution constante. Il compte un nombre et une diversité grandissants d’acteurs »,dit l’économiste qui, comme plusieurs de ses collègues, est d’abord passée par le ministère des Finances et le Conseil privé à Ottawa avant d’arriver à la Banque du Canada. « On est toujours en train de se demander : est-ce que quelque chose est en train de nous échapper ? Est-ce qu’on parle à tous les gens auxquels on devrait parler ? »

 

Star Treck

La Banque du Canada essaie de suivre de près les plus récentes innovations financières rendues possibles par la technologie. Elle s’intéresse notamment au financement participatif où des entrepreneurs et des investisseurs sont directement mis en lien par l’entremise de plateformes Internet. Elle a à l’oeil aussi le développement des monnaies électroniques, comme les comptes PayPal, les cartes prépayées et la cryptomonnaie (bitcoin ou autres).

Ces phénomènes restent encore relativement marginaux, convient-on. Seulement 70 000 transactions par jour ont été réalisées en bitcoins dans le monde l’an dernier, contre 21 millions d’achats par cartes de débit et de crédit rien qu’au Canada. Mais les nouvelles tendances pourraient rapidement s’accélérer. La Banque mondiale estime, par exemple, que le financement participatif permettra d’amasser environ un demi-milliard dans le monde cette année, mais que cette somme pourrait atteindre 300 milliards d’ici 2025.

« On ne parle pas de science-fiction à la Star Treck, dit Carolyn Wilkins, qui reprend une expression utilisée la semaine dernière par Stephen Poloz dans un discours à New York. Ces phénomènes sont bien réels et gagnent rapidement du terrain. Ils intéressent les banques centrales parce que, s’ils apporteront certainement des avantages, ils comporteront aussi des risques », pour leurs utilisateurs comme pour le système financier tout entier. Ils pourraient aussi drôlement compliquer la transmission de la politique monétaire. « Comment cela va-t-il se passer si l’on utilise de plus en plus de monnaie électronique qui n’est pas en dollars canadiens ? »

Assise dans une salle de conférence où elle est placée sous le regard des portraits des anciens gouverneurs de la Banque du Canada accrochés au mur, Carolyn Wilkins ne se départ jamais du discours rationnel et rassurant des banquiers centraux. « Il y a toujours eu de l’innovation. Il n’y a pas si longtemps, c’était la titrisation, aujourd’hui c’est le financement participatif, demain ce sera autre chose. C’est notre job de comprendre ces nouveautés et d’agir en conséquence. »

Coopération internationale

Le Canada n’est pas le seul endroit où se produisent ces phénomènes et où l’on se pose ces questions, note la banquière. « On maintient un dialogue constant entre banques centrales »,dit la représentante de la Banque du Canada aux principaux forums internationaux.

Elle dresse un bilan positif du travail accompli jusqu’à présent dans le resserrement de l’encadrement du marché financier à la suite de la dernière crise. Dites « de Bâle III », les nouvelles règles visent entre autres à relever le niveau et la qualité des actifs que les banques doivent conserver en tout temps et augmenter les exigences s’appliquant aux banques ayant une importante systémique. « J’ai présidé un comité où siégeaient une cinquantaine de représentants de 26 pays où chacun avait un point de vue différent, mais où l’on est malgré tout parvenu à convenir de normes communes. C’est quand même magnifique. »

Il reste encore du travail à faire en ce qui concerne, entre autres, le projet de dresser à l’avance des plans de liquidation ordonnée des banques qui feraient faillite quand même, admet Carolyn Wilkins, mais plus encore le resserrement des règles du fameux système bancaire parallèle, ou shadow banking, qui comprend tous ces fonds d’investissement, fonds monétaires, courtiers, assureurs ou fonds de couverture (hedge funds), qui prêtent de l’argent collecté auprès d’investisseurs comme n’importe quelle banque, mais qui ne sont pas soumis au même encadrement. « On a avancé, mais il reste encore beaucoup de chemin à faire, ne serait-ce que pour comprendre ces secteurs-là. »

La banquière se fait néanmoins encore une fois rassurante. « Le shadow banking amène une diversification du marché. Cela peut être une bonne chose, à condition qu’on le comprenne bien et qu’on l’encadre bien afin de réduire les risques. »