Au régime sec

Comme chaque année, Vladimir Poutine a répondu cette semaine aux questions de la population lors d’une émission télé.
Photo: Dmitry Serebryakov Agence France-Presse Comme chaque année, Vladimir Poutine a répondu cette semaine aux questions de la population lors d’une émission télé.
Au pays de Poutine, la chute des cours du pétrole, les sanctions économiques et la baisse du rouble ramènent le souvenir de 1998. Et brouillent les cartes pour 2015.​
 

En temps normal, dans un cas comme celui-ci, la perspective d’une grosse enveloppe du Fonds monétaire international ne serait pas bien loin, a écrit dans son blogue cette semaine l’économiste américain Tim Duy. Mais il s’agit ici de la Russie, un acteur problématique, ivre de pétrodollars et corrompu, qui de surcroît a jugé bon de secouer l’échiquier cette année en envahissant le territoire de son voisin ukrainien. La suite des choses, disent les experts, n’est pas claire.

La dernière semaine a été chargée. Après les remous causés par les sanctions économiques des États-Unis et de l’Europe, après la chute des cours du pétrole, voilà que le rouble a accéléré sa descente pour porter à 45 % le recul de cette année. La banque centrale a fait passer le taux directeur de 10,5 % à 17 % pour limiter l’exode des capitaux, mais l’effort n’a pas eu les résultats escomptés.

Si l’avenir est embrouillé, c’est en partie à cause de l’étau qui s’est resserré autour du secteur financier et des sociétés, lesquelles doivent rembourser environ 100 milliards de dettes en devises étrangères au cours de la prochaine année.

« Il est trop tôt pour dire que l’économie s’effondre […]. Le pays a survécu à des épisodes bien pires, notamment en 1998 quand d’innombrables citoyens ordinaires ont perdu leurs économies de toute une vie », affirme Jeff Sahadeo, qui dirige l’Institut des études européennes, russes et eurasiennes de l’Université Carleton. Cette fois, c’est la classe moyenne et privilégiée qui est à risque, une catégorie née pendant la flambée des prix du pétrole. « Vont-ils commencer à remettre le régime en question ou vont-ils croire Poutine quand il dit que c’est une tactique occidentale visant à coincer la Russie ? Il est difficile de voir où il s’en va, lui qui a complètement raté la chance de refaire l’économie du pays. »

Récession imminente

La Russie s’appuie très lourdement sur l’or noir, dont la production représente les deux tiers de ses exportations. Le pays, qui fournit un peu plus du dixième du pétrole mondial, en produit 60 % de plus qu’à la fin des années 90, quand le cours a commencé à grimper. La déprime du marché complique maintenant les choses : la banque centrale prévoit que l’économie va se contracter de 4,5 à 4,7 % en 2015, et d’environ 1 % en 2016.

Selon M. Sahadeo, il n’est pas exclu que le pays soit soudainement incapable d’honorer les paiements de sa dette, un scénario que certains évoquent également pour le Venezuela. L’Occident n’a pas intérêt à ce que cela se produise. Même si la Russie sortait le chéquier pour stimuler l’économie, les projets seraient « embourbés dans la corruption » et l’inefficacité. « Et je doute que le gouvernement veuille dilapider ce qu’il lui reste dans ses réserves de liquidités. » Ces réserves sont estimées à un peu plus de 410 milliards.

Depuis juillet, l’argent étranger se fait rare en Russie, a fait remarquer Anders Aslund, du Peterson Institute for International Economics, dans une lettre publiée par le Financial Times de Londres. « La Russie n’a reçu aucun financement significatif — même de la part des banques d’État chinoises —, car tout le monde a peur des autorités réglementaires américaines. » En gros, le pays vit ce que le secteur financier a traversé après le 15 septembre 2008, déclenchement de la crise financière avec la faillite de Lehman Brothers. « Seule la fin des sanctions américaines mettrait fin à cette crise de liquidités. »

Lorsque le cours du Brent a commencé à chuter, le réflexe des analystes a été de dresser la liste des pays producteurs de pétrole et du prix dont ils ont besoin. Il a été estimé que la Russie, par exemple, doit vendre son pétrole à 90 $ le baril afin d’équilibrer ses finances publiques. Or le Brent vient d’enfoncer le seuil de 60 $ et l’Arabie saoudite, premier producteur mondial qui tire les ficelles de l’OPEP, refuse de ralentir le rythme de production pour stabiliser les prix.

Débouchés

Dans ce contexte, les Russes ont tenté de développer de nouveaux marchés. Le pays vient notamment de signer deux ententes de près de 700 milliards avec la Chine portant sur l’approvisionnement de gaz naturel. Ce rapprochement permettrait à la Russie d’alléger sa dépendance envers les autres marchés, dont l’Europe, et à la Chine de bénéficier d’une source d’énergie fiable qui représenterait un peu moins de 20 % de sa consommation.

La dernière crise économique de la Russie remonte à 1998, une époque où faible productivité et finances publiques catastrophiques ont mené tout droit à l’effondrement du rouble. Si l’épisode ne s’est pas éternisé, c’est entre autres grâce à la remontée des cours du pétrole.

Dans cette optique, la population a l’habitude des passages à vide. « Même à l’époque soviétique, toutes les sortes de rationnement qu’on pouvait imposer au monde ne faisaient frémir personne. Sauf les cigarettes », ditau téléphone Ron Popeski, ex-journaliste de Reuters qui a passé une grande partie de sa carrière en Russie et en Ukraine. En 1998, il travaillait à Bucarest quand on lui a demandé d’aller à Moscou pour prêter main-forte. Le rouble était en chute libre et les gens se demandaient comment joindre les deux bouts, dit-il. « C’est un peuple stoïque qui est prêt à endurer tout ce qu’on veut. En général, il n’a peur de rien. »

La Russie n’est pas le seul pays à se retrouver dans le pétrin. En entrevue avec l’agence d’informations Bloomberg, un analyste du groupe français Société Générale a dit que, dès 2015, le Venezuela sera incapable d’honorer ses obligations financières. Le gouvernement et la société d’État responsable du secteur pétrolier doivent rembourser 12 milliards en 2015, mais les coffres ne contiennent que 21 milliards. « Ils pourraient être à sec très vite,a dit l’analyste. Ils doivent poursuivre les importations, car ils n’ont pas le choix, mais en même temps, ils doivent payer leur dette. Ce n’est pas viable. Ils n’y arriveront pas. » Les swaps sur défaillance, ces instruments financiers qui agissent comme protection, situent le risque d’un défaut de paiement à 90 %.

Pour ce qui est de la Russie, le président Poutine n’a pas été tout à fait rassurant quand il a annoncé, jeudi, qu’un revirement de situation rapide n’est pas envisagé. « Dans le scénario le plus défavorable pour la conjoncture internationale, la situation peut durer deux ans, mais elle peut se corriger avant », a-t-il dit. Pas de nouveau programme, donc, ni de solution de rechange.