La Russie mise à mal

Des travailleurs dans le quartier des gratte-ciels à Moscou. Les Russes subissent les effets de l’effondrement de leur monnaie.
Photo: Alexander Zemlianichenko Associated Press Des travailleurs dans le quartier des gratte-ciels à Moscou. Les Russes subissent les effets de l’effondrement de leur monnaie.

La Russie est entrée dans la très dangereuse spirale de la crise monétaire malgré les mesures radicales adoptées mardi pour enrayer l’effondrement du rouble, mettant en lumière l’impuissance de Vladimir Poutine dans une crise aux conséquences dramatiques pour la population.

En quinze ans à la tête de la Russie, comme président ou comme premier ministre, le chef de l’État n’a jamais géré une crise comparable. Et mardi soir, alors que le rouble n’en finissait pas de toucher le fond et que les Russes faisaient la queue pour transformer leurs roubles dévalués en euros ou en dollars, il n’avait toujours pas pris la parole.

Interrogé par l’AFP, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a refusé de commenter la grave crise monétaire en cours, estimant que cette question « économique » relevait de la compétence du gouvernement, pas de la présidence.

Pourtant, les indicateurs affolent les compteurs. Après un lundi marqué par une chute de 9,5 % sans précédent depuis la crise financière de 1998, le rouble a plongé de plus de 20 % dans l’après-midi de mardi. L’euro a touché le seuil inimaginable de 100 roubles et le dollar 80 roubles, avant un rebond de la monnaie russe autour de 90 roubles pour un euro et 72 roubles pour un dollar. Côté Bourses, l’indice moscovite RTS a chuté de 12 %, à son plus bas niveau depuis 2009, au point de donner des sueurs froides à Wall Street qui a ouvert en baisse avant de se reprendre.

Cet effondrement de la monnaie russe que rien ne semble pouvoir arrêter est la conséquence directe des sanctions économiques décrétées par les Occidentaux pour punir l’attitude du président russe dans le dossier ukrainien, et de la chute vertigineuse des cours du pétrole. Et la décision, annoncée mardi, du président américain Barack Obama de signer la loi adoptée par le Congrès autorisant de nouvelles sanctions, goût en gardant une marge de manoeuvre sur la marche à suivre, n’est pas de nature à rassurer les marchés.

Le plongeon du rouble a créé des inquiétudes immenses auxquelles Vladimir Poutine, boudé par les Occidentaux mais toujours populaire dans son pays, devra répondre jeudi lors d’un grand oral devant des centaines de journalistes russes et étrangers.

Retour à 1990

« La situation dans le pays est complètement instable, cela fait très peur », s’est désolé Ioulia, interrogée devant une banque de Moscou où s’était formée une file d’attente. « J’ai peur qu’on retourne à la situation des années 1990 », a-t-elle ajouté alors que certains experts et opposants libéraux n’hésitent pas à parler de « pré-faillite » de la Russie.

Le rouble a perdu au total près de 60 % de sa valeur face au dollar depuis le début de l’année. Et la situation échappant désormais à tout contrôle, la banque de Russie a annoncé au milieu de la nuit, fait exceptionnel, une hausse de 6,5 points de son taux directeur à 17 %. Mais le soulagement aura duré moins de deux heures sur les marchés mardi matin.

Pour l’heure, la réponse des autorités est mesurée. Le premier ministre Dmitri Medvedev a convoqué ses ministres chargés du secteur économique qui ont défini des mesures visant à stabiliser le rouble, en jouant sur les liquidités et soutenant le secteur bancaire, a expliqué le ministre de l’Économie, Alexeï Oulioukaïev. Ils n’ont pas discuté en revanche l’idée de restreindre les mouvements de capitaux, en plafonnant par exemple les achats de devises. Cette hypothèse, redoutée par le marché vu l’échec de la hausse de taux, consisterait un tournant, le Kremlin ayant promis de ne pas toucher à la liberté des échanges financiers.

À la télévision, la présidente de la banque centrale, Elvira Nabioullina, a également averti que le retour du rouble à un niveau conforme aux fondamentaux de l’économie « prendrait du temps. Nous devons apprendre à vivre dans une nouvelle zone, nous orienter vers nos propres sources de financement et nos propres projets. »

« La férocité de la chute du rouble est telle qu’il faudra un autre +Big bang +pour reprendre le contrôle des marchés », ont averti les analystes de la banque Barclays.

Pour les ménages, les conséquences de l’affaiblissement de la monnaie nationale sont déjà très concrètes. La hausse des prix approche déjà de 10 % sur un an et promet de s’envoler encore. Les autorités ont vu ces derniers jours réapparaître les étiquettes en devises étrangères dans certains magasins, fréquentes dans les années 1990. Et la hausse du taux de la banque centrale risque de « plonger l’économie dans une récession encore plus profonde que prévu », mettent en garde les experts de la banque Natixis. Avec un taux directeur à 17 %, un crédit immobilier sera ainsi désormais accordé avec un taux d’au moins 22 %, a calculé le site Lenta.ru, un niveau difficile à tenir par des ménages au pouvoir d’achat malmené par la hausse des prix.

Le gouvernement prévoit déjà une récession (-0,8 %) l’année prochaine après une croissance limitée à environ 0,6 % cette année. Mais la banque centrale a averti lundi que si les cours du pétrole restaient à leur niveau actuel, autour de 60 $US le baril, le PIB pourrait en fait chuter d’au moins 4,5 % en 2015.

Vladimir Poutine

La banque centrale n’étant pas parvenue à calmer la tempête, tous les regards se tournent vers Vladimir Poutine, qui s’exprime jeudi lors de sa grande conférence de presse annuelle.

L’homme fort du Kremlin, silencieux cette semaine, traverse sans doute la crise la plus violente depuis son arrivée au pouvoir il y a 15 ans. Paradoxalement, sa cote de popularité, à plus de 80 % n’a jamais été aussi élevée, dopée par l’annexion de la Crimée et sa fermeté face aux Occidentaux dans la crise occidentale. Pour le politologue Constantin Kalatchev, « une chute de la popularité de Poutine est inévitable en 2015 », d’autant que le coeur de son électorat est composé de femmes d’âge moyen et âgées sensibles aux étiquettes dans les supermarchés.

De son côté, Nikolaï Petrov, de la Haute Économie de Moscou, relève que le président pourrait faire porter le chapeau à d’autres : « Il doit dire quelque chose et il est possible que l’on assiste à des punitions pour l’exemple » avec le limogeage de ministres.

4 commentaires
  • Raymond Chalifoux - Inscrit 17 décembre 2014 06 h 31

    Encore? C'est à se demander, ma foi, si...

    ... le peuple Russe n'a jamais été fait pour autre chose que pour... souffrir.

    • Benoît Gagnon - Inscrit 17 décembre 2014 12 h 18

      Nous pourrions dire la même chose de bien des peuples sur terre...

  • Vladislav Kivepe - Inscrit 17 décembre 2014 10 h 50

    Bis repetita placent

    Une des principales causes de la chute de l'Union soviétique a été l'effondrement, organisé par les pays occidentaux dans les années 1980, du prix du pétrole sur le marché mondial qui força l'URSS à puiser dans ses réserves d'or et de devises jusqu'à l'épuisement de ses ressources et donc de sa solvabilité.

    Aujourd'hui, c'est une méthode similaire qui est utilisée avec une différence, c’est que le rouble est convertible depuis 2006 et permet de mettre en œuvre un effet de levier grâce à la spéculation financière sur cette monnaie, ce qui alourdit les sanctions de l’économie occidentale pour amener la Russie à gérer différemment la crise ukrainienne.

    À moins que ce ne soit la mise en place d’un nouveau rapport de force entre un néolibéralisme mondialisé toujours plus omnipotent face à un retour en force des nationalismes et en particulier du nationalisme russe.

    L’inconnu dans tout cela c’est la stratégie de la chine, cet état communiste parfumé au libéralisme économique pour qui ce conflit sous-jacent a le mérite de renforcer un peu plus son poids politique.

  • Vladislav Kivepe - Inscrit 17 décembre 2014 14 h 34

    bis répétita placent

    Une des principales causes de la chute de l'Union soviétique a été l'effondrement, organisé par les pays occidentaux, dans les années 1980, du prix du pétrole sur le marché mondial qui força l'URSS à puiser dans ses réserves d'or et de devises jusqu'à l'épuisement de ses ressources et donc de sa solvabilité.

    Aujourd'hui, c'est une méthode similaire qui est utilisée avec une différence, c’est que le rouble est convertible depuis 2006 et permet de mettre en œuvre un effet de levier grâce à la spéculation financière sur cette monnaie, ce qui alourdit les sanctions de l’économie occidentale pour amener la Russie à gérer différemment la crise ukrainienne.

    À moins que ce ne soit la mise en place d’un nouveau rapport de force entre un néolibéralisme mondialisé toujours plus omnipotent face à un retour en force des nationalismes et en particulier du nationalisme russe.

    L’inconnu dans tout cela c’est la stratégie de la chine, cet état communiste parfumé au libéralisme économique pour qui ce conflit sous-jacent a le mérite de renforcer un peu plus son poids politique.