L’effet de contagion

Si l’économie de la Chine, deuxième consommateur de pétrole au monde, s’enraye plus que prévu, l’or noir souffrira encore, tout comme la Russie, le Venezuela et d’autres pays.
Photo: Greg Baker Agence France-Presse Si l’économie de la Chine, deuxième consommateur de pétrole au monde, s’enraye plus que prévu, l’or noir souffrira encore, tout comme la Russie, le Venezuela et d’autres pays.

Hypnotisés mardi par la crise en Russie, les marchés pourraient redoubler de défiance envers l’ensemble des pays émergents, presque tous en panne de croissance, et pour certains totalement démunis face au plongeon du prix du pétrole.

Dans l’immédiat, la Russie essuyait le plus gros grain : malgré l’opération sauve-qui-peut de la banque centrale russe, qui a relevé son taux directeur de 6,5 points lundi soir, le carnage du rouble continuait mardi, la devise russe accusant une perte de plus de 20 % à la mi-journée. La Russie, grand exportateur d’hydrocarbures, pourrait subir un recul de plus de 4 % de son activité économique en 2015 si le prix du pétrole ne remontait pas.

La tempête pourrait gagner l’ensemble des pays émergents et les « fragiliser durablement », prévient Philippe Waechter, économiste chez Natixis AM. Selon Sébastien Barbé, chez Crédit Agricole CIB, « on assiste à une légère contagion » depuis la Russie vers les autres économies émergentes, parfois en dépit des réalités économiques de fond.

L’analyste cite l’exemple de la livre turque, qui vient de tomber à son plus bas historique face au dollar et à l’euro, en raison à la fois de facteurs politiques internes (raids contre la presse d’opposition), et de la progression d’une aversion au risque touchant tous les émergents.

« Quand une contagion commence, comme c’est le cas actuellement, il n’y a pas de discrimination dans un premier temps » et les investisseurs « sont tentés de vendre tout ce qu’ils jugent un peu risqué », explique M. Barbé. Le forint hongrois, par exemple, chutait lui aussi mardi. Pourtant,\ l’économie hongroise dépend beaucoup moins de la Russie que de la zone euro, qui a publié des indicateurs plutôt encourageants mardi.

Pour les économistes, le pétrole va continuer à donner le ton pour les pays émergents ces prochains mois. « Il n’y a plus d’agent régulateur », explique M. Waechter, rappelant que l’Arabie saoudite, qui tenait jusqu’ici ce rôle, se contente d’observer la chute des prix.

Mais si l’Arabie saoudite et d’autres monarchies pétrolières ont accumulé assez de réserves pour amortir pendant un certain temps la correction que subit l’or noir, ce n’est pas le cas de tous les pays émergents producteurs d’hydrocarbures. L’agence de notation Fitch a estimé mardi que de tous les pays pétroliers, les plus vulnérables étaient le Venezuela, le Nigeria et Bahreïn.

Pour les consommateurs

En ce qui concerne les pays émergents consommateurs, la baisse de la facture pétrolière est a priori une bonne nouvelle, qui pourrait éviter une répétition de la grande crise financière de l’été 2013. À l’époque, la perspective d’un durcissement monétaire aux États-Unis avait conduit les investisseurs à saigner les pays émergents pour rapatrier leurs fonds, faisant chuter leurs devises et ébranlant leurs équilibres financiers.

Cette fois, alors que la banque centrale américaine, la Fed, doit préciser ses intentions mercredi, le pétrole moins cher ouvre une fenêtre d’opportunité pour les pays fragiles, selon Ludovic Subran, économiste de l’assureur-crédit Euler Hermes. Ces pays peuvent laisser leurs monnaies tomber, ce qui est bon pour leurs exportations, sans craindre de creuser trop leurs déficits commerciaux, puisque leurs importations de pétrole, en dollars, coûtent moins cher.

Reste le plus gros des émergents, la Chine, confrontée selon Fitch à un « ralentissement de nature structurelle », et où selon Euler Hermes il y a « des signaux d’alerte à tous les niveaux ».

Pékin, qui tente de gérer sans trop de casse le ralentissement de sa croissance, tout en contenant des menaces de bulles financières, apparaît comme le grand arbitre des émergents. Si l’économie du deuxième consommateur de pétrole au monde s’enraye plus que prévu, l’or noir souffrira encore, et la Russie, le Venezuela et d’autres avec.

Par ailleurs si Pékin multiplie les mesures d’assouplissement monétaire pour soutenir son économie, la valeur de sa devise pourrait baisser, ce qui serait « un accélérateur de dépréciation » pour d’autres économies émergentes, note M. Barbé. En d’autres termes, le coup d’envoi d’une nouvelle guerre des monnaies.