La Russie se bat contre ses démons

L’inflation atteint de tels sommets en Russie que des citoyens, armés de casseroles, descendent dans la rue manifester leur mécontentement.
Photo: Cyril Kudriavtsev Agence France-Presse L’inflation atteint de tels sommets en Russie que des citoyens, armés de casseroles, descendent dans la rue manifester leur mécontentement.

La banque centrale de Russie a resserré jeudi le robinet du crédit pour la cinquième fois cette année pour tenter de juguler la flambée des prix causée par l’effondrement du rouble, tout en avertissant qu’une longue période difficile s’ouvrait pour le pays.

L’augmentation radicale du loyer de l’argent porte à 10,5 % le taux directeur de la Banque de Russie, fixé depuis novembre à 9,5 % mais qui était au début de l’année à 5,5 %, un niveau de plus en plus difficile à supporter pour une économie au bord de la récession. L’institution a beau avoir affiché sa fermeté, promettant de nouvelles hausses de taux si nécessaire, elle n’a pas convaincu le marché puisque sa décision a été suivie d’un plongeon de la monnaie russe à des records de faiblesse, à 69,29 roubles pour un euro et 55,85 roubles pour un dollar.

La hausse annoncée « est le minimum que pouvait faire la banque centrale étant donné la baisse récente du rouble », ont commenté les économistes du cabinet londonien Capital Economics. La plupart des économistes jugeaient inévitable un relèvement des taux dans un contexte d’envolée des prix et d’effondrement du rouble, qui a perdu le tiers de sa valeur depuis le début de l’année face à l’euro et 40 % face au dollar.

La Banque de Russie, qui a su maintenir une réputation d’indépendance rare en Russie, est placée dans une situation délicate : calmer une tempête causée par des facteurs qui ne dépendent pas d’elle, la crise ukrainienne et l’effondrement des cours du pétrole. Elle doit à la fois montrer qu’elle ne reste pas les bras ballants pour éviter un mouvement de panique sur les marchés et de la part des épargnants, et agir avec doigté pour ne pas porter un coup fatal à une économie au bord de la récession avec des taux d’intérêts insurmontables pour les entreprises.

Hyperinflation

La banque centrale a estimé la hausse des prix à la consommation à 9,4 % sur un an actuellement et anticipe 10 % à la fin de l’année, puis encore plus au premier trimestre 2015. Sa présidente, Elvira Nabioullina a jugé lors d’une conférence de presse que l’inflation pourrait retomber à environ 8 % à la fin de l’année prochaine. Elle a jugé le rouble sous-évalué de 10 % à 20 % par rapport aux fondamentaux du marché, à cause notamment de la spéculation et de l’inquiétude des ménages qui ont converti leurs économies en devises cette année pour environ 20 milliards de dollars.

Malgré ces propos confiants, le tableau de l’économie dressé par la banque centrale est bien sombre. Elle prévoit ainsi une croissance proche de zéro l’année prochaine — sans surprise alors que le gouvernement prévoit une récession — mais aussi pour 2016, repoussant toute perspective de reprise à 2017. Elle a justifié ces prévisions par la « considérable détérioration des conditions extérieures résultant de la chute des prix du pétrole et la fermeture de l’accès aux marchés financiers étrangers » due aux sanctions occidentales imposées à Moscou.

Mme Nabioullina a par ailleurs estimé que les fuites de capitaux, qui se sont brusquement accélérées cette année, resteraient intenses l’année prochaine à environ 120 milliards de dollars, après 128 milliards cette année, contre moins de 60 milliards en 2013.

« Pour l’instant, la stratégie est d’augmenter les taux d’intérêts au niveau nécessaire pour être un peu au-delà de l’inflation sans affecter trop le secteur réel », explique à l’AFP Natalia Orlova, économiste de la banque russe Alfa. « Pour l’instant il est difficile pour la banque centrale d’augmenter son taux d’intérêt de manière plus agressive » mais de nouvelles hausses de taux sont à prévoir « tant que l’inflation s’accélère », ajoute-t-elle.

La banque centrale est d’autant plus pressée d’agir que le pouvoir semble impuissant. Mercredi, le premier ministre, Dmitri Medvedev, a estimé que la meilleure chose à faire était d’être patient, demandant aux Russes de conserver leurs roubles qui finiraient bien par remonter. « La perspective d’une inflation à plus de 10 % annonce de nouvelles hausses de taux qui causeront de nouveaux coûts pour la croissance », a jugé l’agence de notation Fitch.