Courir à sa perte en improvisant des réformes parfois nécessaires

Illustration: Tiffet

Pour réussir d’importantes réformes, un gouvernement doit, entre autres, en avoir obtenu le mandat de la population, en avoir une vision d’ensemble claire, faire preuve de transparence et d’écoute, se donner des indicateurs de performance, mais aussi penser à long terme et s’accorder assez de temps pour faire les choses comme il faut. Autant de conditions qui font défaut aux réformes mises en avant par le gouvernement Couillard, estiment des experts.

« On veut tous le bien du Québec et on voudrait bien que ce gouvernement réussisse à faire le ménage dans le secteur public, parce qu’il en a besoin, précise d’entrée de jeu le professeur émérite de l’UQAM Pierre Fortin. Mais lorsqu’on part pour un voyage en voiture, il faut se poser trois questions : où l’on va, quel chemin on compte emprunter et à quelle vitesse on peut y aller. »

Or, si certains des diagnostics que pose le gouvernement Couillard lui semblent parfois être les bons — en ce qui a trait, par exemple, à la lourdeur administrative à la Santé, à l’inflation des dépenses dans les municipalités ou à l’aide publique au secteur agricole —, il déplore que tellement de solutions proposées soient frappées du sceau de deux « péchés mortels » : le manque de réflexion et le manque de dialogue avec les parties prenantes. Quant à l’ampleur et au rythme des compressions budgétaires annoncées, il martèle, depuis des semaines, que ces coupes sont si rapides et excessives qu’elles risquent d’étouffer, à court terme, le peu de vigueur qui reste à l’économie québécoise, au détriment de la population qu’on est censé servir, mais aussi des recettes de l’État et donc de l’équilibre budgétaire qu’on dit poursuivre.

« Le problème des finances publiques est important, mais ce n’est pas une raison pour tellement précipiter les choses. Il n’y a que les idéologues finis pour ne pas se soucier de l’impact sur la croissance », s’exclame l’économiste, qui a beaucoup écrit sur l’importance de se préparer au choc démographique au Québec. « Il y a trop de comptables et d’économistes dans cette histoire ! Il manque trop souvent le point de vue des malades dans les hôpitaux, des enfants des garderies, des élèves des écoles. Ceux qui disent que c’est comme un sparadrap qu’il vaut mieux enlever d’un coup sont des gens qui savent qu’ils ne perdront pas leur emploi ni leur confort. »

Pour illustrer le manque de réflexion et de sensibilité du gouvernement, Pierre Fortin cite l’exemple de la réforme du mode de financement des garderies et de son possible impact sur la participation des femmes au marché du travail. « Lorsqu’on a posé la question à la ministre, elle a admis que c’était un enjeu important, mais qu’on n’y avait pas pensé. C’est révélateur. »

Les hommes en noir

Plus des deux tiers des répondants à un sondage que l’Association des économistes québécois a réalisé auprès de ses membres ont estimé que le gouvernement ferait mieux d’étaler sur deux ans plutôt qu’une seule année l’atteinte de l’équilibre budgétaire pour ne pas mettre à risque la croissance fragile.

L’économiste François Delorme est aussi d’avis que l’empressement du gouvernement Couillard est mal avisé. « On évoque souvent le spectre d’une décote par les agences de notation pour justifier les politiques de rigueur budgétaire. Mais moi, je les connais bien, ces jeunes hommes blancs avec complets et mallettes noirs qui débarquent un jour dans ton bureau, dit l’ancien haut fonctionnaire des ministères de l’Industrie et des Finances à Ottawa. Ce ne sont pas des fous. Ils sont capables de comprendre que vous avez besoin de plus de temps pour équilibrer le budget si vous leur présentez un plan crédible. »

Savoir où l’on va

La question du rythme des réformes n’a pas seulement des incidences financières, explique Luc Bernier, expert en gouvernance du secteur public à l’ENAP. « On ne peut pas penser faire des réformes importantes en un claquement de doigts. Si l’on essaie, on finit fatalement par laisser échapper des morceaux, ce qui nous oblige à recommencer un peu plus tard. » Le professeur craint, par exemple, qu’à force de faire et de défaire les structures qui régissent les systèmes de la santé ou de l’éducation, on détruise, sans même s’en rendre compte, tout un savoir-faire qui s’était lentement construit au fil des ans. Il rappelle aussi que, si plusieurs des principaux éléments de la Révolution tranquille au Québec ont été rapidement lancés, au début des années 60, la mise en place de l’ensemble des réformes ne s’est pas vraiment terminée avant le milieu des années 70.

« Un autre gros problème est que je n’ai pas l’impression que le gouvernement sait où il s’en va avec ses réformes, poursuit Luc Bernier. On dirait que la seule chose qu’il a en tête est d’atteindre l’équilibre budgétaire le plus vite possible sans trop se soucier où cela le mènera. »

Il pourrait pourtant se poser toutes sortes de questions, note-t-il. La Grande Récession en a amené d’autres, par exemple, à se demander si l’État n’était pas allé trop loin sur la voie de la libéralisation. D’autres voix voudraient qu’on encourage plus le sens de l’initiative et de l’entrepreneuriat au sein du secteur public pour le rendre plus efficace et mieux amarré au besoin sur le terrain. Il y en a aussi pour souhaiter plus de privé en santé, une augmentation des droits de scolarité à l’université, et bien d’autres choses encore.

L’exemple scandinave

Lorsqu’on se cherche des modèles de réformes de l’État, on évoque souvent l’exemple des pays d’Europe du Nord, comme la Suède. Aux prises, dans les années 90, avec une crise presque aussi sévère que celle de la Grèce récemment, cette dernière n’a pas hésité à revoir ses pratiques de fond en comble. On a, notamment, sabré la fonction publique, mis fin à la sécurité d’emploi, décentralisé la gestion de la santé et de l’éducation, institué un système de rémunération à la performance, changé en profondeur le régime public des retraites et privatisé la poste et les transports publics.

Pour ce faire, le gouvernement suédois a suivi une dizaine de règles, explique le professeur de l’ENAP, Stéphane Paquin, qui s’est beaucoup intéressé à la question dernièrement. La première de ces règles a été d’expliquer et de soumettre son plan d’ensemble aux élections. « Le dernier qui a fait quelque chose d’approchant au Québec est Lucien Bouchard avec ses sommets sur l’économie et l’emploi au milieu des années 90. Aux dernières élections québécoises, le PLQ, le PQ et la CAQ n’ont parlé que de baisses d’impôt. »

Une autre règle apprise en Suède est de présenter un plan d’ensemble cohérent, de commencer par les changements les plus difficiles et de s’assurer que tout le monde assume sa juste part. « Ici, le gouvernement multiplie les ballons d’essai et la commission Robillard a remis à plus tard ses recommandations sur les deux plus gros postes budgétaires du gouvernement. »

La Suède s’est aussi assurée de se donner des cibles claires ainsi que des indicateurs de performance lui permettant, entre autres, de se comparer avec les autres pays.

Cette idée touche une corde particulièrement sensible chez François Delorme, qui rêverait que l’État du Québec se dote enfin d’un organisme indépendant capable de brosser un portrait objectif de sa situation, à la manière du Directeur parlementaire du budget à Ottawa. « Comment avoir un débat intelligent et prendre des décisions éclairées si l’on n’a pas le sentiment d’avoir toute l’information nécessaire ? »

Confiance des électeurs

À ceux qui disent qu’un gouvernement doit se dépêcher de faire passer les réformes difficiles en début de mandat s’il veut avoir des chances d’être réélu, Stéphane Paquin rétorque que le politicien derrière les fameuses réformes suédoises (Göran Personn) a été réélu trois fois et n’a finalement été battu que le jour où l’opposition a promis de ne pas défaire ses réformes.

« L’une des grandes différences entre notre cas et celui de la Suède est que, là-bas, on a clairement convenu que l’objectif final était de trouver le moyen de sauver le modèle social-démocrate. On a l’impression, ici, qu’il ne déplairait pas à certains ministres de mettre fin au modèle québécois. »