Grogne au Technopôle Angus

Daphnée Hacker-B. Collaboration spéciale
Le bus de la ligne 25, qui relie le Technopôle au métro Rosemont, ne passe qu’aux 28 minutes, et ce, seulement aux heures de pointe.
Photo: Courtoisie Société de développement Angus Le bus de la ligne 25, qui relie le Technopôle au métro Rosemont, ne passe qu’aux 28 minutes, et ce, seulement aux heures de pointe.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Depuis 20 ans, Christian Yaccarini concrétise peu à peu son rêve : celui de transformer l’ancien site des usines Angus en un quartier vert de réputation mondiale. Mais l’entrepreneur, à la tête de la Société de développement Angus (SDA), commence à perdre patience. À son avis, l’offre de transport en commun est inadéquate et bloque le projet.

Quand il a pris possession du site industriel délaissé et contaminé en 1995, le président et chef de la direction de la SDA savait que les défis seraient multiples. « S’il y a bien une chose à laquelle je ne m’attendais pas, c’était de devoir me battre pour avoir des abribus et un service de transport adéquat ! », lance Christian Yaccarini, fixant du regard le grand terrain vague au milieu du site Technopôle Angus.

Située à la jonction de Rosemont et du Plateau Mont-Royal, l’ancienne friche industrielle se transforme graduellement en un quartier mixte composé de copropriétés commerciales et résidentielles écologiques, qui correspondent aux normes LEED (Leadership in Energy and Environmental Design). Près de 2300 personnes y travaillent déjà et plus de 3000 logements abordables et des résidences pour personnes âgées sont en construction. Le but ultime de M. Yaccarini : créer une boucle énergétique entre les différents édifices, afin de récupérer la chaleur produite par l’un pour alimenter l’autre. La SDA s’intéresse aussi à la conversion des déchets en énergie.

Une offre limitée

« Le transport est la seule composante que nous ne pouvons contrôler dans cet ambitieux projet. Et pourtant c’est impossible de développer un écoquartier sans une stratégie de transport collectif adaptée et efficace », déplore M. Yaccarini. Ce dernier explique que, à ce jour, la moitié du site a été développée. Et, pour convaincre plus d’entreprises de venir s’y installer, il faudrait, selon lui, une meilleure desserte. Après des années de démarches auprès de la Société de transport de Montréal (STM), l’homme d’affaires a fini par convaincre les gestionnaires de créer une nouvelle ligne d’autobus, la 25. « C’est super, mais ce n’est pas assez », dit celui qui souhaite unfréquence de passage plus accrue.

Le problème, poursuit M. Yaccarini, c’est que la ligne 25, qui lie le Technopôle au métro Rosemont, ne passe qu’aux 28 minutes, et ce, seulement aux heures de pointe. Les autres autobus qui desservent le secteur, dont les lignes 27 et 97, passent peu souvent et prennent plus de 15 minutes pour se rendre aux métros Rosemont ou Mont-Royal. Aucune ligne n’assure un lien avec la station Préfontaine, qui est pourtant la plus près du Technopôle, à seulement 900 mètres.

« Les gens que j’essaye d’attirer ici ne sont pas tous convaincus de la pertinence de prendre le transport en commun… Et, pour les convaincre, il faut un service déjà bien établi, qui est fiable, sinon, ils vont rester dans leur voiture », soutient-il. L’homme d’affaires veut limiter au minimum la construction de terrains de stationnement, qui créent des îlots de chaleur et vont à l’encontre du principe de quartier vert. « Si on veut réellement un développement durable, les habitants et les travailleurs du secteur doivent adopter le transport collectif, et le nombre de voitures sur le site doit être maintenu au strict minimum », clame-t-il.

Des occasions ratées

Les discussions avec la STM ont beau être nombreuses, M. Yaccarini demeure très insatisfait. « Ce que je lui demande, c’est d’augmenter le service au fur et à mesure du développement, pas trois ans après coup », lance-t-il. Il affirme que plusieurs entreprises ayant un grand bassin de travailleurs ont d’ailleurs abandonné l’idée de s’installer au Technopôle, en donnant pour raison principale la desserte de transport. « On a longuement négocié avec la Banque Royale, qui souhaitait déménager 1000 travailleurs en dehors du centre-ville… Finalement, elle a décidé d’aller à la station de métro Parc », raconte-t-il.

M. Yaccarini, qui a récemment fait parvenir une lettre à la STM pour demander une énième fois que le service d’autobus soit révisé, s’avoue amer devant la situation. « C’est extrêmement frustrant, j’investis des millions dans un projet de revitalisation urbaine, qui génère de la richesse tout en respectant de hauts critères sociaux et écologiques… Et il n’y a pas moyen qu’on nous offre plus d’autobus à l’heure de pointe. C’est d’une absurdité sans nom ! », laisse-t-il tomber.

Tellement exaspéré par la situation, il a même décidé d’acheter des abribus. « C’est un grand terrain ouvert, il y a beaucoup de vent. J’ai demandé durant huit ans à la STM d’avoir des abribus… J’en ai eu un. J’en avais assez de devoir me battre. J’ai réglé moi-même la situation en achetant quatre abribus. »

Le président de la STM réplique

En entrevue au Devoir, le président de la STM, Philippe Schnobb, refuse d’assumer le blâme. « Notre intention est tout sauf d’être un frein au développement de projets aussi porteurs que celui de la Société de développement Angus, déclare-t-il. Nous ne pouvons pas pour autant être tenus responsables du refus de certains employeurs de s’y installer. »

Le président indique que le secteur du Technopôle Angus « est passablement bien desservi » et que les analyses de son équipe n’indiquent pas que le service a besoin d’être revu pour l’instant. N’y a-t-il pas moyen, comme le demande M. Yaccarini, d’augmenter l’offre de service en amont ? « Dans certains cas, oui, on peut le faire. Je comprends que ça peut aider à développer un secteur. C’est pourquoi nous sommes en contact avec la Société Angus et, si elle est sur le point de conclure une nouvelle entente et d’accueillir 1000 travailleurs de plus, par exemple, nous serons prêts à reconsidérer l’offre de transport », répond M. Schnobb.

Avide de faire changer d’idée plus rapidement les gestionnaires, M. Yaccarini a proposé le mois dernier à la STM de financer le service d’autobus de la ligne 25, pour augmenter la fréquence des passages. « Si quelqu’un du milieu privé veut aider la STM, il y a d’autres moyens de le faire, mais ce n’est certainement pas en finançant une ligne d’autobus. Ça ne marche pas comme ça. C’est notre responsabilité d’offrir le service quand il y a une demande et on le fera quand il y en aura une », tranche M. Schnobb.