La menace fantôme

Une vue de la ville de Fermont depuis le mont Daviault
Photo: Valérian Mazataud Une vue de la ville de Fermont depuis le mont Daviault

Mai 2011. Au complexe minier d’ArcelorMittal, à Fermont, le président annonce en grande pompe un vaste projet d’expansion de 2,1 milliards de dollars sur l’ensemble des activités, de la mine de Mont-Wright à l’usine de bouletage de Port-Cartier. Près de 8000 travailleurs seront affectés aux travaux de construction qui s’échelonneront sur trois ans. Mieux : 900 autres postes seront créés sur une base permanente. Le premier ministre Jean Charest, qui vient tout juste de lancer son Plan Nord, ne peut imaginer meilleur coup d’envoi. Il n’y a plus à en douter : de grandes choses se profilent à l’horizon de la Côte-Nord.

Septembre 2014. Il neige sur la ville. Après trois ans d’hystérie, les Fermontois reprennent peu à peu leurs esprits. « Le boom étant passé, il y a un certain retour à la normale et la ville s’en porte mieux », dit Marco Ouellet, le maire suppléant. Un avis que partage Jimmy Morneau, directeur de la MRC de Caniapiscau. « Le ralentissement est bénéfique pour les organismes car ça permet aux milieux municipal et social de retomber sur leurs pieds. »

Pourtant, les quelque 3000 habitants de la ville sont inquiets. Non pas de la rechute du cours du concentré, qui vient de retrouver son niveau de 2009 : Fermont en a vu d’autres depuis sa fondation par la Compagnie minière Québec Cartier en 1974. Non, ce n’est pas cette énième crise qui trouble leur sommeil, mais un mal plus profond, plus insidieux, qui, paradoxalement, a fait son apparition dans le sillage de la grande euphorie de 2011. Et c’est lui qui constitue la plus grande menace qui ait jamais pesé sur Fermont : le fly-in–fly-out.

Le grand dérangement

Dès les travaux d’expansion, la ville est brutalement confrontée à une nouvelle réalité : des centaines de non-résidants, employés des entreprises sous-traitantes, débarquent avec leurs camionnettes à fanion, doublant fréquemment sa population.

Les principaux intéressés comprennent mal ce qu’ils pourraient bien tirer de ces invasions barbares. « On a été énormément bousculés par l’arrivée massive de travailleurs temporaires et le tissu social en a souffert », évoque M. Morneau. « Ces gens-là se comportaient comme sur un chantier de construction, ajoute Yves-Aimé Boulay, président du local 5778 du syndicat des Métallos. Mais c’est une ville, ici ! »

Or, la tendance ne se limite plus à la seule construction. En 2011, avant même qu’ArcelorMittal annonce son expansion, quelque chose se tramait déjà entre patrons et syndicats. « Le concept du fly-in–fly-out est apparu lors de la signature de notre convention collective, en mars 2011, se souvient M. Boulay. Étant donné les embauches massives et le logement disponible à Fermont, ArcelorMittal n’avait d’autre choix que d’y aller avec des non-résidants. L’employeur a bien fait comprendre qu’il ne bâtirait pas de logements pour les 600 nouveaux travailleurs. »

Les parties s’entendent : ArcelorMittal pourra embaucher jusqu’à 300 permanents non-résidants. Sa voisine, Cliffs Natural Resources, quant à elle, ne s’embarrasse pas de détails : la totalité des 300 employés de sa mine Lac Bloom, entrée en exploitation en 2010, sont des non-résidants. Depuis, ArcelorMittal et Cliffs ont toutes deux construit leur propre camp de non-résidants, juste en face du mur. « C’est un fléau auquel la ville doit faire face, constate M. Ouellet. Les non-résidants sont logés et nourris. Ils arrivent ici avec 2 $ en poche pour s’acheter une tablette de chocolat. Ils ne vont pas au restaurant ni au gymnase. Ils ne contribuent pas au développement économique de la ville. »

Pourtant, ces travailleurs dépendent des services locaux, notamment du centre de santé. « Quand j’ai subi, comme tout le monde, des coupes de budget à partir de 2010, je n’avais pas de privilège particulier parce que j’étais à Fermont, se souvient Normand Ducharme, ancien directeur du centre de santé L’Hématite. Mais j’ai un problème, moi : ma population double, puis vous me coupez mon budget ! »

Le hic, c’est que la formule séduit jusqu’aux résidants eux-mêmes, qui bientôt exigent les mêmes conditions que leurs collègues. Lors de la négociation de 2011, on a inclus une clause dans la convention collective permettant à une trentaine de résidants de tenter l’expérience. « Je me suis dit : il n’y en aura même pas 30, admet Alain Croteau, coordonnateur du syndicat des Métallos pour la Côte-Nord. Première shot : 100 résidants ont appliqué ! »

De l’autre côté de la taïga, Port-Cartier n’est pas en reste, qui a vu sa population diminuer de 500 habitants bien qu’elle ait attiré 1,3 milliard de dollars d’investissement durant le boom !

D’autant plus que les cadres d’ArcelorMittal sont eux-mêmes loin de donner l’exemple : la haute direction réside majoritairement à Montréal. « C’est tout ce qui est autour du travail, les compétences que ces gens-là apportaient dans le milieu, qu’on ne retrouve plus, déplore Violaine Doyle, mairesse de la ville. Pour créer une société équilibrée, il faut des travailleurs, mais aussi des cadres diplômés qui puissent servir de modèles aux jeunes. » Comme Fermont, la ville fait face à un cercle vicieux : moins elle compte de résidants, moins elle perçoit de taxes, plus elle peine à maintenir un niveau de services pouvant retenir sa population.

Un modèle en crise

À qui la faute ? « Mon constat, c’est que les minières ne veulent plus se responsabiliser et prendre en charge la population comme avant, croit Bertrand Méthot, conseiller à la FTQ pour la Côte-Nord. Avec le fly-in–fly-out, tu annonces une fermeture et, pouf, le lendemain tu annonces qu’il n’y aura plus d’avion, et c’est fini. Tu n’as personne en ville qui va venir manifester. »

Et les syndicats doivent maintenant composer avec les intérêts des non-résidants. « Les gens du comité de négociation me disaient que c’était important que les gens viennent habiter ici, se rappelle M. Croteau. Mais je me suis aperçu que ce n’était plus aussi important que ça. Ceux qui sont près de la retraite et les jeunes, ils aiment ça, le fly-in–fly-out. »

Ce qui compliquera sans doute la prochaine négociation de 2017. « On va avoir de grosses discussions autour de la table, admet M. Boulay. Il faudra s’entendre entre nous avant la négociation, mais on ne pourra pas satisfaire tout le monde. C’est ça qui amène des frictions entre les deux groupes. »

Par contre, il annonce déjà ses couleurs : « Aux prochaines embauches, s’il y a des maisons disponibles, on veut remplir notre ville avant d’aller chercher des non-résidants. »

Pour l’historien des mines Marc Vallières, c’est le modèle de la ville-ressource lui-même qui est en crise, bien au-delà des aléas du cours du fer. « Quand on a bâti Schefferville, Gagnon et Fermont, on avait des perspectives à long terme », dit-il. Or, dans un contexte de vive concurrence internationale, où l’économie est instable et où les perspectives de forte croissance sont faibles, les minières n’ont plus l’assurance d’une durée. « Le fly-in–fly-out, c’est la flexibilité. D’autant plus que tout le monde y trouve son compte : les minières en faisant l’économie des infrastructures locales, puis les travailleurs, qui peuvent repartir vers d’autres gisements tout en conservant leur qualité de vie. »

Mais alors… que fait-on des villes existantes, déjà en déclin constant depuis les années 1980 ? Les subventions du Plan Nord ne seront pas suffisantes, selon Mme Doyle. « On ne veut pas juste de l’argent ! s’exclame-t-elle. Quand bien même j’aurais un peu plus de redevances, si je n’ai personne pour les partager, pour développer la communauté, ça ne me donne pas grand-chose. »

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