Après la ruée, la gueule de bois

La baie de Sept-Îles
Photo: Valérian Mazataud La baie de Sept-Îles

« C’est quand la mer se retire que l’on voit ceux qui se baignent nus », disait naguère le milliardaire américain Warren Buffett. Sur la Côte-Nord, la chute du cours du fer en a déjà surpris quelques-uns les culottes baissées. L’hystérie des années 2010-2011, quand la tonne de concentré se négociait autour de 180 $, a fait place à une sévère « correction de marché » dont les plus intrépides doivent maintenant faire les frais.

Les mauvais présages remontent à novembre 2012. Le cours du concentré, qui avait convaincu le géant américain Cliffs Natural Resources de mettre la main sur la mine Lac Bloom en janvier 2011, vient de faire une première embardée sous la barre des 100 $. Arguant la forte volatilité des prix, la minière de Cleveland reporte son projet d’expansion, qui devait doubler sa production annuelle à 14 millions de tonnes. Plus de 400 employés d’entreprises sous-traitantes sont brusquement remerciés et quittent les camps de Fermont.

Ce n’était là qu’un début. Après avoir annoncé une dépréciation de 1 milliard sur sa coûteuse transaction à lac Bloom, voilà que Cliffs ferme soudain son usine de bouletage de Pointe-Noire, à Sept-Îles. Dès juin 2013, 165 employés se retrouvent sur le carreau. Puis, en février 2014, la mine Scully, à Wabush, ferme à son tour, jetant à la rue quelque 500 personnes. Comme si ce n’était pas assez, Labrador Iron Mines, qui extrait du minerai brut près de Schefferville, annonce qu’elle ne produira tout simplement pas en 2014.

Il paraît alors clair que l’aventure de Cliffs au Labrador vire au cauchemar. Excédé, le fonds d’investissement Casablanca prend le contrôle de son conseil d’administration en août 2014 dans le but explicite de la débarrasser de ses actifs canadiens, qu’elle traîne comme un boulet. En septembre, la tonne de concentré menace de retomber sous la barre fatidique des 80 $, laissant présager un retour brutal à son niveau de 2009, et la fin du grand boum qui a vu naître le Plan Nord. Pire : les experts prévoient qu’elle y stagnera désormais.

Depuis, les Nord-Côtiers vivent dans l’angoisse, au gré des rumeurs. Qui donc voudra des actifs de Cliffs ? Un jour, c’est Teck Resources qui rachèterait Lac Bloom. Le lendemain, c’est MFC Industrial — un actionnaire minoritaire de Cliffs — qui mettrait la main sur Wabush Mines : la mine Scully, l’usine de Pointe-Noire et le chemin de fer. Hélas, aucune de ces négociations n’a porté ses fruits. Pendant ce temps, les experts annoncent le coup de grâce : si elle ne double pas sa production, qui stagne à quelque 6 millions de tonnes, la mine du lac Bloom fermera à son tour. Le temps presse pour Cliffs, qui vient tout juste d’annoncer une deuxième dépréciation de ses actifs de 6 milliards !

Un marché inondé

Que s’est-il donc passé depuis les belles envolées lyriques du Plan Nord, il y a trois ans ? Dans un étrange paradoxe, la douloureuse rechute que vivent les Nord-Côtiers est la conséquence directe de l’hystérie des années 2010-2011. À l’époque, le Québec n’était certes pas le seul à sabler le champagne : partout sur la planète, les producteurs se sont lancés dans des projets d’expansion tous azimuts dans l’espoir de profiter de la manne. Parallèlement, la croissance chinoise, sur laquelle ils misaient exclusivement, s’est essoufflée, freinant l’investissement fixe — les infrastructures d’acier. Résultat : on se retrouve en 2014 avec plus de 50 millions de tonnes de surplus, qui plombent les prix jusqu’à décourager les investisseurs. Et ce n’est qu’un début : les surplus pourraient dépasser les 160 millions de tonnes en 2015, selon Goldman Sachs.

On accuse le « Big Three » — Rio Tinto, BHP Billiton et Vale — d’avoir délibérément inondé le marché dans l’espoir de noyer les plus petits producteurs. Ceux-ci prévoient de produire à eux seuls près de 900 millions de tonnes de fer en 2014, soit 40 % de l’offre mondiale ! « Il y a eu des expansions massives en Australie et au Brésil, qui entrent toutes en production en même temps, et pas au meilleur moment », dit Terry Bowles, ancien p.-d.g. d’Iron Ore Company of Canada (IOC).

Dans cette nouvelle donne, on assiste moins à une crise qu’à un élagage. Les producteurs qui ont su augmenter à temps leurs volumes atteignent maintenant des coûts de production respectables, qui leur permettent de demeurer profitables même avec une tonne à 80 $. C’est le cas d’ArcelorMittal, qui a investi 1,6 milliard depuis 2011 pour accroître la production de Mont-Wright de 16 à 24 millions de tonnes, ou encore de Rio Tinto IOC à Carol Lake, qui a investi près de 1 milliard pour faire passer la sienne de 17 à 22 millions de tonnes. Leur coût de production se situe autour de 45 $ la tonne, contre plus de 80 $ pour Lac Bloom.

Les investisseurs serrent leur bourse

Il n’y a pas que Cliffs qui souffre de ces basses marées. La multitude de projets de développement annoncés dans les années Plan Nord font maintenant face à un resserrement du marché des capitaux qui les empêche de se financer. « Quand les prix sont élevés, plusieurs projets reprennent vie, des projets qui avaient été étudiés par le passé mais remisés pour des raisons économiques », explique Nochane Rousseau, associé et responsable du secteur minier pour le Québec à PwC Canada. Ils pourraient bien retomber dans l’oubli, surtout ceux qui ont misé sur des cours trop élevés.

« Le critère qui les distinguera, c’est si elles ont accès à du financement », estime Jackie Przybylowski, analyste mines et métaux chez Valeurs mobilières Desjardins. « Certaines ont déjà établi des ententes d’écoulement et des coentreprises avec des aciéristes ou des sociétés d’investissement. » C’est notamment le cas d’Alderon, New Millenium ou encore Adriana. Par contre, comme le rappelle M. Rousseau, les aciéristes chinois ayant investi dans la fosse du Labrador ont des visées bien différentes de celles des minières. « Leur objectif était d’augmenter l’offre [de fer] sur le marché pour diminuer les cours, car même si elles font peu d’argent sur leurs opérations minières, leurs aciéries font au bout de la ligne plus d’argent avec une marchandise à faible coût. »

Côté Labrador, on espère que le projet Kami d’Alderon — le plus avancé de la fosse — viendra rapidement absorber les pertes d’emplois encourues par la fermeture de Scully. Or, comble de malheur, même elle peine à se financer sur le marché de la dette, et la construction de sa ligne électrique a été interrompue en octobre, faute de liquidités. Aucun échéancier n’est présentement sur la table.

La retraite de Fermont

À Fermont, 90% du parc immobilier appartient à ArcelorMittal ou aux organismes publics. À de très rares exceptions près, personne n'est propriétaire. La retraite venue, les anciens travailleurs doivent quitter maison, famille et amis pour aller voir ailleurs. On ne fait pas de vieux os à Fermont, la seule ville du Québec sans cimetière... Voir la vidéo
12 commentaires
  • Guy Fauteux - Abonné 8 novembre 2014 01 h 23

    La regle du plus bas soumissionnaire

    Merci pour cette information de qualite
    Ca fait du bien de lire dans le devoir ce type d`analyse pertinente et terre a terre.
    Cette situation mondiale nous forceras a faire des choix difficiles.
    A court terme seules nos mines les plus rentables survivrons.
    Bien penible situation.Il nous faudras faire plus avec moins.

  • Jacques Beaudry - Inscrit 8 novembre 2014 07 h 44

    Et dire que...

    Notre libéral Couillard se pavane avec dans ses cartons un Plan Nord pour y dépenser des milliards d'argent public qu'il n'a pas à moins de mener à terme ses mesures d'austérité pour mettre de côté le cash à y engloutir.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 8 novembre 2014 08 h 06

    Combien?

    Combien de tonnes de fer ont été minées au Québec, à quel prix? Quel a été le profit total jusqu'à maintenant? Quel est le coût de dépollution et de " remise à neuf" du territoire endommagé? Quel est le coût comparatif de ne pas dévelepper davantage les mines de fer à celui de donner un revenu de citoyenneté aux mineurs accompagné de l'effacement de toutes les dettes?

    • Francis Renaud - Abonné 8 novembre 2014 09 h 17

      Vos questions sont très pertinantes. Trop pertinantes en faite... Et c'est justement l'inacessibilité des réponses qui nous poussent à croire qu'elles ne sont pas favorables au peuple et/ou aux générations futures ...

  • Suzann Méthot - Abonnée 8 novembre 2014 09 h 25

    Le Futur du Nord repose sur une économie plurielle

    "Un développment du Nord doit permettre l'éclosion d'une industrie secondaire et tertiaire accolée à l'exploitaiton minière" (IRIS, À qui profite le Plan Nord, Mars 2012). À celà j'ajoute: tant que le développement du Nord se poursuit au détriment de l'éclosion également d'autres secteurs commerciaux, la région sera toujours le reflêt des hauts et des bas du cours de la bourse, particulièrement du fer.

  • Christian Fleitz - Inscrit 8 novembre 2014 09 h 59

    Cohérence

    Comme d'habitude pour les néolibéraux, les employés constituent la ''variante d'ajustement'' des entreprises qui ne sont plus destinées à produire des matières et des biens nécessaires et utiles aux hommes, mais des profits pour les actionnaires. Le personnel-''kleenex'' est donc jetable en tant que de besoin, l'entreprise n'est pas faite pour eux. Par ailleurs, on constate les faiblesses de plans de développement, dont le ''plan nord'' qui repose uniquement sur l'économie primaire qu'est l'exploitation minière, la moins lucrative : l'activité la plus profitable relève des transformations des matières premières, pratiquées hors Québec. La Province s'appauvrit donc en perdant ses richesses naturelles sans optimisation de ses revenus puisqu'elle n'assume que la part la moins profitable du processus de production. Il est vrai qu'une société dont près de 50% des membres sont victimes de ''littéralité fonctionnelle déficiente'', en clair des analphabètes fonctionnels, est une bénédiction pour les démagogues qui peuvent faire accepter n'importe quoi à l'électorat, mais rend difficile le recrutement des compétences nécessaires à l'industrie de transformation. Il y a de la cohérence à conserver une population souffrant d'un manque d'éducation. ''Plus un peuple est éclairé, plus ses suffrages sont difficiles à surprendre ... même sous la constitution la plus libre, un peuple ignorant est esclave.'' Marquis de Condorcet 1791