Rompre avec l’inertie

Les sources d’énergie renouvelables comptent pour la moitié des nouvelles capacités de production électrique construites durant les quatre dernières années.
Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse Les sources d’énergie renouvelables comptent pour la moitié des nouvelles capacités de production électrique construites durant les quatre dernières années.
La lutte contre les changements climatiques n’est pas un frein au développement économique, bien au contraire, disent des experts. Les gouvernements semblent encore en douter, même si on leur répète la même chose depuis des années. C’est qu’ils ne s’aperçoivent pas que les entreprises, les investisseurs et les populations ont déjà commencé à changer et n’attendent plus désormais qu’ils se décident enfin à montrer le chemin.
 

Le monde économique a changé depuis la première fois qu’on l’a alerté sur les dangers des changements climatiques, a constaté, cette semaine, un groupe d’experts et de dirigeants politiques et économiques, dans un ambitieux rapport. Il n’attend plus désormais que les gouvernements s’en rendent compte et lui donnent enfin les cadres nécessaires pour libérer les forces de changement capables de s’attaquer à ce problème vital.

« Je sais que, par les temps qui courent, tous ces dirigeants politiques sont entourés de conseillers qui les pressent de ne pas laisser la question écologique compromettre leurs efforts de développement économique. Mais ces enjeux sont les deux faces de la même pièce », a déclaré mardi le secrétaire général des Nations unies. Ban Ki-moon était l’hôte d’une commission indépendante sur l’économie et le climat formée de 24 dirigeants de 19 pays issus du monde de la politique et des affaires, épaulés par une quinzaine d’économistes triés sur le volet et parrainés par sept pays, dont le Royaume-Uni, l’Indonésie, la Suède et l’Éthiopie. Cette commission était à New York pour dévoiler au terme d’un an de travail un volumineux rapport intitulé The New Climate Economy Report. Le rapport, dont le simple résumé fait 72 pages, arrive juste avant la tenue, la semaine prochaine, au siège de l’ONU, d’un sommet sur le climat, en préparation de la grande conférence mondiale de Paris prévue en décembre 2015.

Un faux dilemme

L’une des principales conclusions du rapport est que ceux qui opposent la croissance économique et la protection de l’environnement se trompent et que les deux peuvent et doivent même aller de pair.

On y constate, entre autres, qu’il devra, de toute façon, se dépenser quelque 89 000 milliards en nouvelles infrastructures urbaines, énergétiques et agricoles d’ici 15 ans et qu’il n’en coûterait que 5 % de plus, peut-être moins, si ces infrastructures, plutôt que de rester enfermées dans des modèles dépassés, visaient aussi la réduction des gaz à effet de serre, en prenant, par exemple, la voie de la densification des villes, du transport collectif, des sources d’énergie renouvelables, de l’augmentation de la productivité agricole et de la reforestation. On y estime qu’il ne coûterait, d’ici 2030, que de 1 % à 4 % de croissance mondiale pour faire de 50 % à 90 % du chemin nécessaire pour respecter la cible des 2 degrés de réchauffement climatique. « Ce n’est pas beaucoup, note le rapport. Ce serait l’équivalent d’atteindre le même niveau de produit intérieur brut 6 à 12 mois plus tard. »

Mais plus on attend, plus la facture sera salée, parce qu’on sera pris avec des infrastructures neuves et pourtant dépassées. Et tout cela ne tient pas compte du prix des dommages infligés par la pollution et les changements climatiques en matière d’écosystèmes détruits, de sécurité alimentaire compromise ou de problèmes de santé. « Il n’y a pas que le rythme de croissance qui compte, il y a aussi sa qualité », dit la commission coprésidée par l’ancien président mexicain, Felipe Calderón, et le réputé économiste de la London School of Economics, Nicholas Stern.

La principale condition manquante de la mise en branle des changements nécessaires, dit leur rapport, est que « les gouvernements adoptent des politiques à long terme claires qui envoient les bons signaux en matière notamment de régulation ainsi que de prix des émissions de carbone et des ressources », afin que les acteurs économiques prennent en compte ces facteurs.

Ce qui a changé

Ces constats n’ont rien de nouveau, a-t-on fait remarquer aux auteurs du rapport. Le professeur Stern avait dit essentiellement la même chose il y a huit ans, dans un premier rapport de 700 pages qui avait fait grand bruit.

Ce qui a changé, c’est le monde dans lequel nous vivons, a rétorqué, en conférence de presse, le directeur du projet à l’origine du rapport, Jeremy Oppenheim, de la firme de consultants McKinsey. « De plus en plus de dirigeants politiques sont prêts à admettre que l’économie et l’environnement peuvent aller de pair, mais ils ne savent pas comment », a-t-il expliqué. Or le nombre de gouvernements qui y ont réussi se multiplie depuis les dernières années. Cela va du Brésil, qui est parvenu à afficher une impressionnante croissance tout en réduisant ses émissions de gaz à effet de serre, à Stockholm et Barcelone, qui parviennent à afficher une prospérité et une qualité de vie comparables à celles de villes équivalentes aux États-Unis, mais avec une empreinte écologique dix fois moindre.

Les dirigeants politiques sous-estiment aussi le degré d’avancement des technologies vertes. « Ils tombent des nues, dit Jeremy Oppenheim, lorsqu’on leur apprend que les sources d’énergie renouvelables comptent pour la moitié des nouvelles capacités de production électrique construites les quatre dernières années et que certaines d’entre elles sont rendues pas plus chères que les sources d’énergie fossiles. »

Le développement de nouveaux indicateurs permet aussi de mieux mesurer la qualité réelle des progrès qu’on croit réaliser. On estime, par exemple, que la pollution de l’air tue quatre millions de personnes par année et que cela coûte, en soins de santé et en perte de productivité, l’équivalent de 11 % du PIB en Chine, d’un peu plus de 5 % en Allemagne, de plus de 3 % aux États-Unis et de 2 % au Canada. « Les populations sont de plus en plus soucieuses de la qualité de leur développement économique et demandent que leurs élus leur rendent des comptes », note Jeremy Oppenheim.

Il est vrai que les gouvernements sont aussi soumis aux pressions de ceux qui ont d’immenses intérêts économiques dans les activités polluantes, mais ils ne doivent pas y voir le reflet de l’opinion de la majorité des entreprises, selon le rapport. Leurs hésitations à l’égard de l’inévitable lutte contre les changements climatiques plongent tout le monde dans l’incertitude et la paralysie, retardant ou détournant inutilement des investissements qu’il faudra faire un jour ou l’autre. « Il n’y a rien que les entreprises privées craignent plus que d’être en retard sur la réalité, a déclaré le président du conseil de Bank of America, Chad Holliday, qui était assis à la même table que les autres. Vous pourriez être étonnés de la vitesse à laquelle elles bougeront aussitôt que les gouvernements donneront une direction claire dans le domaine. En fait, plusieurs ont choisi de ne plus attendre et se sont déjà lancées. »

Au Québec comme ailleurs

Toutes ces idées sont familières à Denis Leclerc, président et chef de la direction d’Écotech Québec, la grappe des technologies propres, et également membre de SWITCH, l’Alliance pour une économie verte au Québec. « On n’a pas besoin de me convaincre que la croissance économique et la protection de l’environnement peuvent être conjuguées et doivent même l’être pour que le développement soit durable. »

Il se réjouit cependant de voir que cette idée est de plus en plus fouillée et expliquée par des experts aussi « connus et reconnus ». Il constate, comme les auteurs du rapport, que de plus en plus d’organisations intègrent des principes comme l’analyse du coût total d’utilisation d’un bien, de son achat à sa disposition à la fin de sa vie utile, en passant par ses coûts de fonctionnement et d’entretien. Il observe aussi que plusieurs entreprises hésitent à s’engager sur la voie du changement en raison du degré d’incertitude qui accompagne toute innovation.

Il y voit un autre rôle que pourraient aussi jouer les gouvernements et que le rapport Calderón-Stern n’évoque pas directement. « Ils devraient servir de vitrine aux nouvelles technologies. » Les occasions seraient nombreuses, dit-il, avec tous les contrats que donnent chaque année les organismes publics et parapublics.

«Notre maison commune»

Quoi que l’on fasse, le monde connaîtra de grandes transformations structurelles au cours des 15 prochaines années, auxquelles il faudra de toute façon s’adapter, a prévenu, cette semaine, Felipe Calderón. Le poids et l’influence des économies émergentes continueront, entre autres, de s’accentuer, la population mondiale continuera de croître, un milliard de personnes de plus viendront vivre dans les villes, de nombreuses sociétés feront face à un phénomène de vieillissement, d’autres innovations technologiques viendront bouleverser nos habitudes de vie et… et on se rapprochera de plus en plus du point de non-retour en matière de changements climatiques.

« Nous ne pouvons pas nous permettre de nous voiler la face, a conclu l’ancien président mexicain. Nous avons la responsabilité de sauver notre maison commune. »

8 commentaires
  • Jean Santerre - Abonné 20 septembre 2014 06 h 51

    Évidence

    C'est plein de bon sens.
    Le changement est porteur de projet économique puissant.
    Il y a tant de travail à faire pour y arriver alors que l'on se préoccupe du taux de chômage en hausse et d'une économie flageolante.
    Évidemment lorsqu'on ne travaille pas au mieux, il est bien possible que l'on travaille pour rien ou mal.
    Il y a du pain sur la planche, prend toi-en une tranche!

  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 20 septembre 2014 13 h 19

    À bas le PIB !


    Cessons de "vénérer" cet absurde indicateur économique qui additionne stupidement comme un « plus » nos accidents routiers (puisqu’engendrant du travail pour les garages automobiles) et nos désastres écologiques (telle la destruction d’une forêt pour vendre les billots d’arbres abattus) pour les qualifier mensongèrement de « croissance ».

    Pire encore, cet ignoble PIB ignore dans ses calculs « trompeurs » (en anglais, « misleading ») la valeur économique des écosystèmes et des ressources naturelles.

    Une bonne partie de la solution réside dans l'extrait suivant :

    « (…) Le développement de nouveaux indicateurs permet aussi de mieux mesurer la qualité réelle des progrès qu’on croit réaliser. On estime, par exemple, que la pollution de l’air tue quatre millions de personnes par année et que cela coûte, en soins de santé et en perte de productivité, l’équivalent de 11 % du PIB en Chine… ».

    Persévérer à ne pas comptabiliser cet énorme "coût humain caché" à hauteur (minimale) de 11 % du PIB de Chine n'est-il pas un odieux et scandaleux mensonge public ?

    Écolosociétalement,

    Daniel Clapin-Pépin
    Écologiste humaniste altermondialiste coopérativiste postcapitaliste
    Professeur de gestion + éthique + comptabilité environnementales
    Département des sciences comptables
    École des sciences de la gestion
    UQAM

  • Daniel Cyr - Abonné 20 septembre 2014 17 h 36

    Un dinosaure à la tête du pays

    Eh oui! Ce projet et ce rapport démontrent encore plus clairement que nous avons un dinosaure à la tête du pays!

    • Damien Tremblay - Inscrit 20 septembre 2014 19 h 41

      Votre petite phrase est lourde de sens. Elle confirme qu’au Canada, ce qui devrait être la pierre angulaire du changement en matière de développement durable et d’écologie est en fait son obstacle le plus puissant et le plus grave. Il s'agit du premier ministre Harper, chef d’un parti politique d’extrême droite inféodé magistralement avec les cartels de l’énergie fossile.

      Merci de le souligner.

  • Zohra Joli - Inscrit 21 septembre 2014 10 h 07

    Deux qualificatifs

    Je rajouterais une autre mot concernant. Notre PM : un dinosaure dangereux !

  • Pierre Couture - Inscrit 21 septembre 2014 17 h 27

    Faire les bons choix

    Il est sans doute possible - et même souhaitable - de faire rimer écologie avec économie, mais pour cela il faut eviter de tomber dans le panneau des compagnies de publicité et des lobbyistes.

    Jusqu'ici, nombre de gouvernements se sont laissé convaincre d'investir des dizaines et des dizaines de milliards de dollars pour payer à grands frais des centrales éoliennes non seulement inutiles, mais aussi ruineuses et dangereuses.

    Des terres agricoles ont été remplies de béton, des forêts ont été rasées, des paysages ont été barbelés, des économies locales ont été dévastées par des milliers de machines à pales.

    Résultat : pas une once de réduction des gaz à effet de serre.

    Partout où l'on a fait confiance à la filière éolienne - aux États-Unis, en Europe, en Chine, en Australie, au Québec, ailleurs encore - les émissions de gaz à effet de serre ont non seulement augmenté, mais leur croissance s'accélère.

    Tant que les gouvernements s'entêteront dans la désastreuse ornière éolienne, nos chances de maintenir un climat vivable sur Terre vont continuer de s'amenuiser.

    • Laurent Cormier - Abonné 22 septembre 2014 16 h 49

      De relier la croissance des émissions de GES à l'utilisation des technologies éoliennes ne tiens pas plus la route que de proclamer que la construction de prisons engendre une hausse des crimes puisque qu'il y a une corrélation entre la hausse du nombre de détenus et la hausse du nombre d'établissements carcéraux.

      Il y a une hausse des émissions de GES parce qu'il y a une intensification de l'activité économique et des éoliennes sont ajoutées aux autres sources énergétiques pour tenter de minimiser la hausse d'émission reliée à cette intensification. Ne vous y trompez pas, si des éoliennes sont installées, c'est bien pour répondre à une demande prévue en énergie qui augmente.

      Malheureusement pour le Québec, les gaz de schistes américain on réduit l'attrait de notre électricité sur les différents marchés d'exportation et nous somme maintenant en surplus de production. Par contre, quand la construction des centrale éoliennes à débuté, les prévisions étaient tout autres.

      Il est permis de ne pas aimer les éoliennes, mais malheureusement cela ne change pas la réalité. Cette réalité est que l'emprunte écologique sur le cycle de vie complet des éoliennes est très faible par rapport à celle des sources conventionnelles.