La pomme (de terre) de la discorde

Un vendeur de pommes de terre à un comptoir maraîcher. L’industrie de la patate au Québec vit des tensions avec les fabricants de croustilles.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Un vendeur de pommes de terre à un comptoir maraîcher. L’industrie de la patate au Québec vit des tensions avec les fabricants de croustilles.

« La guerre des patates », « Les croustilles de la colère », une entente « qui tourne au vinaigre ». Les qualificatifs et les jeux de mots n’ont pas manqué ces derniers temps pour décrire l’affrontement auquel se livrent la Fédération des producteurs de pommes de terre du Québec (FPPTQ) et le fabricant québécois de croustilles Yum Yum. La négociation des coûts d’approvisionnement, au coeur du débat, met en lumière une vive concurrence dans un marché nord-américain où les consommateurs font de plus en plus attention à leur ligne.

Ce n’est pas tous les jours que la croustille fait les nouvelles. Le Devoir rapportait en début de semaine que la FPPTQ a décidé de contester les calculs de la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec, un tribunal administratif qui règle les différends entre les producteurs agricoles et les acheteurs. Celle-ci a accordé à Yum Yum une baisse de prix de 9 % pour la récolte 2014-2015 et un gel pour la mise en marché de la récolte de l’année suivante.

 

On devrait savoir au cours des prochaines semaines ce que fera la Régie de la « demande de correction de décision » qui lui a été soumise. Entre-temps, le président de la FPPTQ, Réal Brière, ne décolère pas. « On ne voit pas ça en Amérique du Nord, une compagnie qui agit de cette façon-là », lance-t-il en mentionnant que la plupart des conventions de mise en marché ne se rendent pas à l’étape de l’arbitrage. Avec Yum Yum, c’est monnaie courante, dit-il.

 

Devant la Régie, le fabricant de croustilles a réclamé une baisse de prix d’environ 13 %, une insulte pour les producteurs, selon M. Brière. « Si on avait accepté la demande de Yum Yum, aucun producteur n’aurait voulu leur fournir des patates à ce prix-là, ajoute-t-il. C’est certain que, l’année prochaine, si le prix des intrants [semences et pesticides] ne baisse pas, les producteurs ne voudront pas faire de business avec Yum Yum. Ils vont changer de production. »

 

La direction de Yum Yum est restée muette cette semaine, personne n’étant en mesure de commenter le dossier pour l’instant, mais le plaidoyer que l’entreprise a présenté à la Régie des marchés agricoles donne le pouls d’une industrie en mutation. La compagnie a notamment fait valoir que, depuis la fermeture de l’usine d’Old Dutch au Québec l’an dernier, son principal concurrent dans le marché des marques privées bénéficie maintenant d’un « avantage concurrentiel important » en s’approvisionnant davantage au Nouveau-Brunswick, où les prix sont plus bas.

 

« La Régie est d’avis que les producteurs n’ont pas à assumer les choix stratégiques des acheteurs avec qui ils font affaire. Toutefois, elle ne peut ignorer le contexte de compétition dans lequel est placé Yum Yum », écrit la Régie dans sa décision, aujourd’hui contestée par les producteurs. « Le prix des pommes de terre constitue un élément de compétitivité important pour Yum Yum dont la Régie doit tenir compte afin de ne pas fragiliser davantage Yum Yum par rapport à ses concurrents directs », ajoute-t-elle plus loin.

 

La baisse de prix accordée par la Régie dans ce dossier, si elle se confirme, sème l’inquiétude chez les exploitants agricoles. Ils craignent qu’elle déstabilise le marché de l’est du Canada. Et surtout qu’elle incite d’autres producteurs de croustilles à arracher des prix toujours plus bas. Frito-Lay, qui fabrique les croustilles Lay’s, sera la prochaine en file l’an prochain pour renégocier sa convention de mise en marché avec les producteurs québécois. Prudent, le géant américain nous répond qu’il ne sent pas le besoin de commenter cette affaire.

 

Marché en déclin

 

Producteurs et acheteurs, qu’ils soient québécois, canadiens ou américains, se livrent une guerre de prix au moment où la pomme de terre cède la place de choix qu’elle occupait jadis sur la table des familles nord-américaines. « Quand on était plus jeunes, pour la majorité des repas, il y avait des protéines et des pommes de terre qui allaient avec. Si on regarde ce qu’on mange aujourd’hui, la variété a augmenté dans les assiettes, fait remarquer Annie Berger, économiste à la FPPTQ. La pomme de terre a eu mauvaise presse parce qu’on disait que ça fait engraisser […] C’est sûr que ç’a fait mal à la consommation. »

 

Parlez-en au président régional de McCain Foods, Frank van Schaayk, qui a annoncé la fermeture de son usine de l’Île-du-Prince-Édouard au début du mois en raison de l’augmentation du rendement de ses autres usines, mais aussi de la diminution de la demande pour les frites en Amérique du Nord.

 

« On observe une transition dans la relation entre les producteurs et les grands transformateurs », constate également Michel Saint-Arneault, le président de Saint-Arneault, une entreprise québécoise qui se spécialise dans la production de frites. Les baisses de prix réclamées par les acheteurs à l’échelle du continent vont créer « tout un débat au cours des prochaines années », prédit-il, tout en précisant que la taille de son entreprise l’oblige à suivre la tendance que les gros joueurs imposent.

 

« Le marché nord-américain de la pomme de terre a atteint une maturité certaine, souligne un vaste portrait de l’industrie de la pomme de terre publié cette année par le gouvernement du Québec. Bien qu’elle soit encore le légume le plus consommé, la pomme de terre a vu sa consommation globale décliner au cours des dernières années. »

 

Au Canada, la consommation de pommes de terre fraîches et transformées a diminué de 22 % en dix ans, passant de 72,2 kg par personne en 2002 à 56,4 kg en 2011. Prises à part, les croustilles conservent toutefois leur place dans le coeur et l’estomac des Canadiens, avec une augmentation de 10 % au cours de la même période. En moyenne, nous mangeons, individuellement, près de 13 kg de chips par année.

 

Pendant que les grandes compagnies américaines de la production et de la transformation regardent du côté de l’Asie pour développer de nouveaux marchés, les producteurs du Québec réussissent malgré tout à tirer leur épingle du jeu, note Mme Berger, de la FPPTQ.

 

« Comme la demande est en baisse, si je veux obtenir un prix intéressant, je dois diminuer ma production pour la faire concorder avec la demande », affirme-t-elle. Étant donné la diminution globale de la consommation des Québécois, « la concertation de l’offre avec les autres acteurs paraît essentielle pour maintenir des conditions de prix et de marchés qui rencontrent les coûts de production », conseille de la même façon le document du gouvernement québécois. Le rapport incite également l’industrie de la pomme de terre de la province à « relancer la consommation » de la pomme de terre pour qu’elle reprenne l’espace qu’elle a déjà occupé dans l’assiette de chaque Québécois.