Séduire la foule

Mylène Paquette a amassé 27 240 $ l’an dernier pour sa traversée de l’Atlantique à la rame grâce au financement participatif.
Photo: Jean-Sébastien Évrard Agence France-Presse Mylène Paquette a amassé 27 240 $ l’an dernier pour sa traversée de l’Atlantique à la rame grâce au financement participatif.

La consultation que les autorités réglementaires viennent de tenir pour encadrer le financement participatif a été discrète, c’est vrai, mais elle a fait ressortir de façon spectaculaire le fait que les arguments de part et d’autre sont diamétralement opposés. Alors que ses promoteurs voudraient avoir les coudées franches pour que le terreau soit bien fertile, l’industrie financière et les défenseurs des droits des épargnants brandissent déjà le spectre du chaos, des pertes et de la fraude. Quels arguments retiendra-t-on ?

 

«C’est une bonne question», dit Diana Yazidjian, fondatrice de DFY Consulting et du groupe d’intérêt Invest Crowdfund Québec. « Ce que je pense aujourd’hui n’est pas nécessairement ce que je vais penser dans trois mois. Les forces de l’écosystème sont en mouvance. La position de certains financiers a changé depuis un an. Peut-être parce qu'ils étaient moins informés et qu'ils n'osaient pas avoir des opinions tranchées. Aujourd'hui, elles le sont.»

 

Le financement participatif, appelé crowdfunding en anglais, est déjà bien vivant sur des portails comme Haricot et Fundo, ce dernier ayant permis à Mylène Paquette d’amasser 27 240 $ l’an dernier pour sa traversée de l’Atlantique à la rame. Pour le moment, les porteurs de projets se limitent à récolter des dons en échange de récompenses ou d’un produit.

 

La prochaine étape, celle qui a occupé les autorités du 20 mars au 18 juin, consisterait à récolter l’argent de la foule en échange d’une participation dans une entreprise. Bref, vendre des actions. Pour l’instant, un portail de financement qui voudrait s’y adonner aurait à s’inscrire comme courtier, ce qui entraîne des coûts prohibitifs. L’objectif serait donc de leur fournir un encadrement particulier, caractérisé par des exigences taillées sur mesure.

  

Des conditions favorables

 

Par exemple, les autorités du Québec et de certaines provinces ont suggéré, dans leur avis de consultation, qu’un investisseur ne puisse accorder plus de 2500 $ à un projet. Les sociétés n’auraient pas le droit d’amasser plus de 1,5 million par période de 12 mois. Dans le cas des sociétés en démarrage, les limites seraient de 1500 $ et 300 000 $. Ces plafonds sont trop bas, selon la National Crowdfunding Association of Canada (NCFA).

 

Le développement du financement participatif et son expansion vont dépendre de la réglementation qu’on lui donne, dit Mme Yazidjian. « Si les règles restent comme elles sont rédigées aujourd’hui, ça sera une mauvaise nouvelle pour les entrepreneurs qui veulent lancer une nouvelle plateforme. Il y aura trop de barrières à l’entrée. »

 

Les autorités suggèrent par ailleurs que les portails de financement détiennent une assurance « détournement et vol » d’au moins 50 000 $, mais aussi un capital net minimum de 50 000 $. « L’assurance, je le comprends. Mais le capital net de 50 000 $, je le comprends moins, dit Mme Yazidjian. Il faut laisser la chance au coureur. Il ne faut pas s’attendre à ce que ce soit parfait, sinon on va manquer le bateau. Si on continue comme on l’a rédigé dans la réglementation, on met des barrières très fortes à l’entrée, et ce pour tout le monde : les portails, les entreprises, même pour les investisseurs accrédités [plus fortunés]. »

  

La règle britannique des 10 %

 

Alors que la Securities and Exchange Commission continue de réfléchir, la Grande-Bretagne est récemment allée de l’avant avec son cadre légal. Entre autres, on limitera ce que les investisseurs pourront mettre dans des projets financés par la foule. Concrètement, un individu ne pourra consacrer plus de 10 % de son portefeuille d’épargne dans de tels projets. Sauf si cet individu a un conseiller ou possède le statut d’investisseur fortuné.

 

« Ne soyez pas dupes, a pesté le fondateur du Crowdfunding Centre, Barry James. La règle des 10 %, quelle que soit la façon de la présenter, enlève le “crowd” du “crowdfunding”. » L’autorité réglementaire britannique a dit qu’elle voulait simplement mettre au clair, pour l’investisseur ordinaire, qu’il y a des risques au financement participatif.

 

Gérer le risque

 


Ce risque, qu’il soit lié à la probabilité d’un échec du projet ou à la fraude, a été souligné à grands traits par les défenseurs des droits des épargnants dans un mémoire soumis à la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario. L’industrie financière, elle, a été particulièrement dure.

 

« Un des problèmes de la dispense de prospectif prévue pour le financement participatif vient de l’insuffisance d’expertise, d’imputabilité et de surveillance des portails par l’entremise desquels les investissements sont effectués », a écrit l’Association canadienne du commerce des valeurs mobilières (ACCVM). « Nous nous préoccupons du profil des gens qui pourraient être impliqués dans la création de ces portails », a-t-elle poursuivi en évoquant des gens doués sur le plan technologique mais « sans expérience dans l’industrie ». Elle a aussi parlé des « individus problématiques » pouvant être « séduits par l’idée d’exploiter des investisseurs ».

 

Lors d’une récente entrevue à Crowdfund Insider, le patron du site britannique Crowdcube a affirmé n’avoir vu jusqu’ici aucun cas de fraude, car l’analyse des projets est exhaustive. Ce qui n’empêcherait pas, toutefois, une entreprise de fermer ses portes après une ronde de financement par la foule.

 

Devant la méfiance qui pourrait se manifester ici ou là, la notion de confiance est extrêmement importante et le porteur d’un projet devrait constamment nourrir le lien qui l’unit à ses donateurs et à ses investisseurs. « Il doit gérer sa communauté, être présent, être rassurant, répondre aux commentaires »,dit Sophie Renault, maître de conférence à l’IAE de l’Université d’Orléans, où elle s’intéresse notamment au financement participatif. « Il peut aussi publier des vidéos pour traiter de manière globale les questions posées par les internautes. Il faut pouvoir identifier la personne qui se trouve derrière le projet. Mais je ne pense pas que la foule soit aussi méfiante que l’industrie financière. »

 

Les consultations publiques viennent à peine de se terminer et il serait étonnant que des règles soient édictées rapidement. D’autant plus qu’aux États-Unis, le travail n’est pas fini. Lorsque l’encadrement sera connu, combien de portails pourraient voir le jour ? Mme Yazidjian est réaliste. « Au Québec, ça va se compter sur les doigts d’une main, et même là je suis optimiste. On ne s’approprie pas encore le financement participatif. Ça va prendre du temps. S’il y a des joueurs, ils vont certainement souhaiter recruter des entreprises à l’extérieur du Québec, car elles seront prêtes et plus au fait du modèle. »

***

NDLR: Ce texte a été modifié après la mise en ligne.