Quand les pushers s’inscrivent en Bourse…

L’entreprise MediJean produit de la marijuana à des fins thérapeutiques dans ses installations de Richmond, en Colombie-Britannique.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne L’entreprise MediJean produit de la marijuana à des fins thérapeutiques dans ses installations de Richmond, en Colombie-Britannique.

La marijuana à l’origine de la prochaine bulle financière ? L’idée a de quoi faire sourire, et pourtant, c’est très sérieusement que les gendarmes de la Bourse canadienne ont mis en garde les investisseurs. Le 16 juin, les autorités canadiennes en valeurs mobilières les ont ainsi exhortés à faire preuve de prudence face à des prix gonflés. Au Canada, la culture industrielle de marijuana a définitivement été autorisée le 1er avril. Depuis, les sociétés se bousculent à la porte de la Bourse, et les investisseurs en quête d’un placement prometteur s’arrachent leurs actions.

 

Tweed Marijuana fait partie des pionniers. Basée à Smith Falls en Ontario, cette start-up a inauguré le 17 juin son site de production, une ancienne chocolaterie Hershey’s transformée en serre géante. Devant un parterre d’investisseurs venus en hélicoptère, le maire, Dennis Staples, a lui-même coupé le ruban rouge. À l’intérieur, 8500 plants de cannabis éclairés par des spots qui imitent la lumière du Soleil sont soigneusement alignés sur des tables en Inox. Cet or vert, vendu entre 8 et 12 $ le gramme, devrait porter le chiffre d’affaires annuel de son propriétaire, Chuck Rifici, à au moins 125 millions.

 

Une machine à argent, estiment les investisseurs qui ont acquis début avril les premières actions de Tweed Marijuana. Après un pic à 3,95 $, le cours oscille maintenant autour de 2,90 $, ce qui valorise tout de même la société autour de 115 millions. Ses concurrents (une douzaine de sociétés cotées) sont loin derrière, mais le « green rush » ne fait que commencer. Si l’achat de marijuana n’est au Canada possible que sur ordonnance, les investisseurs parient déjà sur la libéralisation totale du marché. Y compris pour l’usage « récréatif ».

 

De l’autre côté de la frontière, aux États-Unis, le commerce de la marijuana est aussi en train de passer des mains des trafiquants à celles des courtiers. Si le cannabis est toujours illégal au niveau fédéral, 20 États ont autorisé sa commercialisation à des fins médicales et, depuis quelques mois, deux autorisent aussi son usage récréatif : le Colorado et l’État de Washington. Une révolution qui a boosté les investissements dans cette nouvelle industrie, dont les ventes devraient dépasser 2,3 milliards $US cette année et bondir à plus de 10 milliards d’ici cinq ans, selon l’ArcView Group, réseau d’investisseurs consacré au cannabis.

 

Alors que les scientifiques sont toujours partagés sur ses effets bénéfiques et nocifs, la consommation de cannabis se banalise, comme le tabac il y a un siècle. Début mai, l’Uruguay a ainsi été le premier pays au monde à le légaliser totalement. Après inscription sur un registre national, les usagers pourront acquérir un maximum de 10 grammes par semaine. En Israël, la marijuana est aussi rentrée discrètement dans les pharmacies. Près de 400 kg de cannabis médical est distribué chaque mois dans le pays.

 

Une partie est cultivée par la société Tikun Olam, la première à avoir obtenu l’autorisation de cultiver du cannabis de façon industrielle dans le pays. Dans ses serres high-tech installées dans les collines de Galilée, pousse une « herbe » sélectionnée pour sa richesse en cannabidiol (ou CBD), un des composants du cannabis réputé agir contre la douleur (le THC étant à l’origine de l’effet euphorisant).

 

Au coeur de l’Europe, les Pays-Bas tolèrent depuis longtemps les coffee shops et reconnaissent les vertus thérapeutiques du cannabis. En 2005, l’État a lui-même confié à la société Bedrocan — jusque-là spécialisée dans les herbes aromatiques comme le persil ! — la culture des fleurs de cannabis destinées aux pharmacies. Son catalogue comporte quatre variétés dont les teneurs en CBD et en THC diffèrent et que les médecins prescrivent pour soulager les douleurs extrêmes, réduire les nausées liées à certains traitements contre le cancer ou encore pour réduire les symptômes de la sclérose en plaques. Bedrocan produit 450 kg de cannabis par an dont 30 % pour l’exportation.

 

Ailleurs, l’essentiel du cannabis est issu de cultures illégales. Mais le Maroc, premier producteur mondial de marijuana, réfléchit à assouplir sa législation. Objectifs : couper l’herbe sous le pied aux trafiquants et officialiser l’activité d’un million de petits cultivateurs pris en tenaille entre les gangs et la police.

 

Cette approche pragmatique est aussi en train de gagner du terrain aux États-Unis. John Wright Hickenlooper, gouverneur du Colorado, était opposé à la légalisation de la marijuana dans son État (c’est un vote populaire qui l’y a contraint), mais elle fait finalement bien son affaire. Selon ses estimations, les taxes sur la marijuana rapporteront cette année à l’État 134 millions pour environ 1 milliard de ventes. Et selon l’économiste Jeffrey Miron, si la marijuana était légalisée dans l’ensemble du pays, cela rapporterait 8,7 milliards par an à l’État en taxes, auxquels s’ajouteraient 8,7 milliards d’économies liées à la prohibition (police, prison…).

 

Sans compter tous les bénéfices liés à la « relocalisation » de toute une économie. Le prix au mètre carré des friches industrielles de la banlieue de Denver a ainsi flambé depuis que les entrepreneurs de la marijuana ont commencé à les transformer en serres. Début mai, il a ainsi fallu moins de 24 heures à Bob Costello, un agent immobilier, pour vendre un vieil entrepôt de 3700 m2 au toit endommagé. Son client, qui a tout payé comptant, prévoit d’y installer ses plants de cannabis. « C’est totalement fou, s’est-il étonné auprès de l’agence de presse Bloomberg. Auparavant, ces bâtiments industriels me restaient sur les bras des mois, voire des années. » Depuis le début de l’année, il a ainsi vendu cinq entrepôts.

 

D’autres creusent davantage le filon, en investissant eux-mêmes dans la pierre, comme Paul Isenbergh, un autre professionnel de l’immobilier. Il a acquis pour 750 000 $US un entrepôt de 850 m2 et dépensé 150 000 $US supplémentaires pour le transformer en serre. Aujourd’hui, il facture à près de 220 $US le mètre carré à ses locataires, soit quatre fois plus cher qu’un bâtiment industriel lambda. Et les prix peuvent bondir bien au-delà. « Cette industrie a complètement retourné le marché », a-t-il déclaré à Bloomberg.

  

Souplesse bancaire

 

L’ampleur des enjeux financiers est telle que le gouvernement fédéral est lui aussi bien obligé d’assouplir sa position. En février, il a ainsi autorisé les banques à faire des affaires avec des vendeurs de marijuana dans les États où son usage — thérapeutique ou récréatif — a été légalisé. À condition de respecter les règles très strictes édictées par le gendarme du Trésor américain chargé des crimes financiers, le FinCEN. Pour ne pas enfreindre les lois fédérales sur le blanchiment d’argent, les banques devront s’assurer que leur client possède bien une licence et fournir aux autorités un rapport sur ses activités.

 

Un rôle de police qui n’enchante guère les banques, sans parler du risque qu’elles encourent si le gouvernement fédéral change d’avis. Wells Fargo, la plus grande banque du Colorado, a déclaré qu’elle n’infléchirait pas sa politique qui consiste à ne pas traiter avec les industriels de la marijuana.

 

Sur le terrain, l’argent reste donc roi, mais de plus en plus de banques acceptent de jouer le jeu en feignant d’ignorer l’activité réelle de leurs clients… dont certains génèrent déjà plusieurs millions de chiffre d’affaires. C’est le cas de Tripp Keber, le fondateur de Dixie, devenu célèbre grâce à ses sodas à base de marijuana et ses space cakes.

 

De quoi faire rêver les investisseurs européens. De ce côté de l’Atlantique, seul un ovni est parvenu à se frayer un chemin jusqu’à la Bourse de Londres : GW Pharmaceuticals. Ce laboratoire britannique, dont le cours a bondi de 800 % en un an et qui pèse près de 1,55 milliard $US, est l’un des seuls à avoir obtenu l’enregistrement d’un médicament à base de cannabis, le Sativex. Autorisé dans une vingtaine de pays, dont la France depuis janvier, il avance discrètement mais pourrait bien un jour faire de l’ombre aux géants de la pharmacie, à qui les médicaments contre la douleur rapportent chaque année plusieurs milliards de dollars. La grande bataille du « cannabusiness » a commencé.

1 commentaire
  • Michel Vallée - Inscrit 26 juin 2014 13 h 33

    Et avec les Hell Angel qui sont en train de se restructurer,

    La petite production de marijuana va retomber dans le giron du crime organisé, lequel s’assure du monopole de la production qui alimente le marché noir, en conséquence de quoi le prix du cannabis illégal va augmenter et sa qualité va diminuer d’autant.

    De toute façon, généralement ce ne sont pas ceux qui financent la production qui écopent des mesures de répressions, mais plutôt les gestionnaires des plantations (i.e. ceux qui jardinent, et non pas ceux qui allongent la monnaie).