La ferme familiale québécoise se redéfinit

Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir

Des fermes plus grosses et plus productives, des exploitations moins nombreuses dont le noyau familial s’effrite sans totalement disparaître : le visage du milieu agricole québécois a radicalement changé au cours des dernières décennies. Les entreprises se raffinent et se complexifient, leurs besoins sont nouveaux, mais le manque de relève demeure criant.

 

Un rapport du Groupe AGÉCO publié jeudi offre la plus récente analyse de l’évolution des exploitations agricoles du Québec au cours des 40 dernières années. Cette étude, commandée par la Coop fédérée et l’Association québécoise des industries de nutrition animale et céréalière, conclut par-dessus tout que le modèle « traditionnel » de l’entreprise familiale de taille réduite cède sa place à des structures plus éclatées.

 

« Dans la conception traditionnelle de ce qu’est l’agriculture familiale, le capital vient de la famille, c’est la famille qui prend les décisions de gestion et c’est elle qui fournit une grande partie de la main-d’oeuvre, résume l’économiste en chef de la Coop fédérée, Vincent Cloutier. Mais on s’aperçoit qu’il y a beaucoup plus de main-d’oeuvre externe qu’auparavant, que de plus en plus de personnes externes à la famille s’occupent de la gestion et que le capital en provenance de l’extérieur de la famille est une tendance naissante mais susceptible de prendre de l’ampleur. »

 

Le rapport nous apprend que, entre 1971 et 2011, la taille moyenne des exploitations agricoles, l’importance du travail salarié ainsi que le revenu et le capital moyen par entreprise ont connu une croissance dans tous les secteurs de production. Au cours de cette même période, le nombre d’exploitations a diminué de moitié, passant de 60 000 à 30 000. Il s’agit d’une réalité particulièrement frappante dans le cas de la production laitière, puisque la proportion des fermes québécoises misant principalement sur ce type d’activité est passée de 57 % en 1971 à 20 % en 2011.

 

Cette tendance, causée notamment par les progrès technologiques et l’évolution des marchés, est la même presque partout dans le monde, mais elle a été ralentie au Canada en raison de la politique de gestion de l’offre. Celle-ci s’applique à la production de lait, de volaille et d’oeufs. De nombreux exploitants ont donc « fait évoluer la structure de leur exploitation pour s’adapter à des contraintes ou encore pour satisfaire leurs besoins d’envergure, d’expansion, de croissance », écrivent les auteurs de l’étude. « Cette évolution n’a toutefois que très rarement évacué complètement la famille comme noyau central de l’entreprise. »

 

Transfert familial

 

En cette année internationale de l’agriculture familiale, le rapport confirme une autre tendance lourde : l’âge moyen des producteurs québécois et canadiens est à la hausse et la relève se fait rare. Déjà peu nombreux, est-ce que les jeunes agriculteurs auront les reins assez solides pour reprendre l’entreprise familiale si sa taille augmente ?

 

« Une entreprise se transfère bien lorsqu’elle est rentable et à jour au plan technologique. Il y a donc de petites entreprises qui se transfèrent bien et des grosses qui se transfèrent mal, rétorque M. Cloutier. L’idée, pour assurer la pérennité de notre agriculture, c’est de s’assurer que nos fermes s’adaptent et qu’elles font les bons choix stratégiques. » Il n’est donc pas question pour lui d’envisager la fin du « modèle familial ».

 

Les statistiques brossent toutefois un portrait plus sombre. Selon le rapport de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM) sur le transfert des entreprises, rendu public en début de semaine, seulement 11 % des 44 000 agriculteurs recensés au Québec en 2011 avaient moins de 35 ans, tandis que 40 % d’entre eux étaient âgés de plus de 55 ans. L’étude relève par ailleurs que moins du quart des exploitations agricoles ont une relève établie en leur sein. Sans oublier que, de manière générale, un transfert familial sur deux échoue.

 

La CCMM recommande qu’on permette aux jeunes qui n’ont pas les capitaux nécessaires pour acheter tous les actifs d’une exploitation agricole de les louer à long terme et de les racheter progressivement. Elle cible aussi le développement du volet entrepreneurial des programmes de formation agricole et un meilleur encadrement des plans de transfert d’entreprise.

 

Pour sa part, le rapport du Groupe AGÉCOM estime que les difficultés de recrutement de la main-d’oeuvre, les capacités insuffisantes de gestion des ressources humaines et l’accès déficient à la formation continue constituent les plus grands freins au développement des productions agricoles.

 

La Coop fédérée assure que le message est bien entendu. « Les stratégies évoluent, les besoins évoluent et, avec ça, nos stratégies doivent changer aussi », admet son économiste en chef. L’organisation a l’intention d’offrir un meilleur soutien technique et stratégique à ses membres, en plus d’accentuer ses efforts en ce qui concerne la formation de la relève.