Mobiliser d’abord, recruter ensuite!

La CSN pourrait briser un grand tabou ce jeudi en décidant d’ouvrir la porte à un recrutement plus souple. Réunis en congrès à Québec, ses membres doivent se prononcer sur un projet-pilote qui permettrait à des travailleurs n’appartenant à aucune organisation syndicale d’adhérer à la Centrale.

 

« L’idée fondamentale, c’est qu’il faut s’occuper des non-syndiqués au Québec », résume le président Jacques Létourneau, qui a été réélu jeudi par acclamation à la tête de l’organisation.

 

La CSN juge qu’elle n’est pas assez présente dans le secteur privé, où le taux de syndicalisation est de 26 % comparativement à 81 % dans le secteur public. Elle souhaite aussi avoir plus d’impact dans les chaînes de type Walmart, Couche-Tard et McDonald’s.

 

« On pourrait par exemple lancer une campagne pour bonifier le salaire minimum dans le secteur de la restauration rapide. Pourquoi ne pas l’accompagner d’un mouvement d’adhésion ? Les gens pourraient soutenir la campagne et après on verrait. Ça pourrait être une association de travailleurs ou bien on se contente de les réseauter », explique M. Létourneau.

 

La Centrale ne s’en cache pas : elle s’inspire beaucoup de ce qui s’est passé aux États-Unis ces derniers mois avec la campagne des employés de McDonald’s pour augmenter le salaire minimum. Croisé lors du Congrès, l’ancien président Marc Laviolette a dit y voir une piste très prometteuse. « C’est une manière différente d’organiser la résistance des travailleurs », observait-il en ajoutant que le mouvement n’avait d’autre choix que de percer dans le secteur privé.

 

En ateliers mercredi, la proposition a semé un peu de confusion. Une dame a demandé si sa fille qui travaille en télémarketing pourrait ainsi se joindre au syndicat « toute seule ». Non, s’est-elle fait répondre, puisque la CSN en est à l’étape du projet-pilote et veut cibler des secteurs, des groupes ou encore des régions.

 

« L’idée, ce n’est pas d’individualiser les rapports, a précisé M. Létourneau en entrevue. Ce n’est pas un truc de service. On veut créer un mouvement collectif. »

 

Le président a bon espoir que la proposition sera adoptée, mais il reconnaît que certains y ont vu une menace. Lors des consultations menées avant le Congrès, des membres ont dit craindre que cela donne du poids aux arguments de la droite pour abolir la formule Rand et l’adhésion obligatoire.

 

Beaucoup de questions restent à éclaircir. Combien la Centrale investira-t-elle dans ce genre de campagne ? Quels montants ces travailleurs devraient-ils payer pour adhérer au syndicat ? « Ils auraient peut-être un prix d’entrée, mais onnepeut pas leur demander de cotiser comme ceux qui cotisent avec des prélèvements à la source », faisait remarquer le président.

 

La Centrale est d’autant plus résolue à tenter de nouvelles approches que les offensives qu’elle a menées dans les Walmart et les Couche-Tard ont montré leurs limites. « Dans les Couche-Tard, on a syndiqué six dépanneurs. Je ne suis pas sûr qu’on va être capables de syndiquer tous les dépanneurs. On pourrait imaginer un modèle d’association dans les Couche-Tard, par exemple. »

 

Et les acquis sont difficiles dans ce secteur. « Ce sont souvent des emplois temporaires, de passage, avec de forts taux de roulement », note Mélanie Laroche, professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal. « Le défi, ce n’est pas juste d’aller syndiquer. C’est difficile de maintenir l’accréditation. Il y a des luttes assez impressionnantes qui ont été faites dans les Walmart, mais avec le taux de roulement élevé, on s’est rendu compte qu’on perdait l’accréditation parce qu’on n’est pas capable d’aller chercher les nouveaux employés. »

 

Au Congrès, la chercheuse a livré un plaidoyer inspiré pour convaincre les membres de la CSN de « revoir leurs pratiques » afin de rejoindre les jeunes travailleurs. « Non, les jeunes ne vont plus à l’école nu-pieds dans la neige avec leur pupitre sur les épaules. Non, les jeunes n’attendent plus à côté du téléphone pour que le boss leur donne un shift de travail [sic]. Non, les jeunes n’ont pas besoin de faire des heures supplémentaires. Oui, les jeunes veulent choisir leur horaire. Puis à tout ça je vous réponds : oui, pis ? »